Septuagésime

Abbé Juan Tomas, FSSP · 2019-02-01 · Introibo n°132 - février 2019

Le temps selon le chrétien

À peine a-t-on quitté le cycle de Noël qu’arrive celui de la Septuagésime (qui commence cette année le 17 février), nous faisant basculer rapidement dans la perspective du Carême.

La tendresse de Noël et de l’Épiphanie cède la place à la sobriété. Le temps de l’Avent est marqué par l’attente du Sauveur et la lecture des prophéties d’Isaïe. Mais c’est durant celui de la Septuagésime que l’Église commence, dans le bréviaire, la lecture suivie de l’Histoire Sainte, depuis la Création, en passant par les plus grandes étapes de l’histoire du salut, jusqu’aux figures du Messie à venir. Le cycle de l’Avent se concentre sur le Messie, alors que celui du Carême contemple l’homme sous l’influence de la grâce. Ces deux visions trouveront leur orientation commune dans le mystère de Pâques.

L’histoire du salut commence dès l’expulsion du Paradis : malgré leur transgression, Dieu donne à nos premiers parents des vêtements de peau comme protection dans un monde devenu cruel. Ensuite, il scelle la première alliance avec Noé, dont le signe est l’arc-en-ciel. Plus tard, Abraham devient le dépositaire de la promesse d’une descendance nombreuse. Enfin, Moïse conclut le grand pacte avec Dieu, que les Hébreux sont invités à suivre par leur fidélité aux préceptes de la Loi.

Le cycle des lectures du bréviaire est le suivant :
Septuagésime : La création
Sexagésime : Noé
Quinquagésime : Abraham
I Carême : St Paul aux Corinthiens, pour le début du Carême
II Carême : Jacob et Ésaü
III Carême : Joseph et ses frères
IV Carême : Moïse et le buisson ardent

Le long temps de préparation va se poursuivre, en effet, jusqu’à la venue du Messie, qui va promulguer l’alliance nouvelle et éternelle dans son sang. Après cela, il n’y aura plus d’Histoire Sainte à proprement parler, car la préparation est achevée, et le salut est réalisé par l’incarnation. Tout est consommé. Ici commence le Royaume de Dieu, et la mort du Christ a été son prix.

Le monde antique imaginait le temps comme une succession infinie d’époques : les quatre âges de l’homme se renouvelant. L’âge de fer dans lequel nous vivons devant céder un jour la place à un nouvel âge d’or. La notion chrétienne du temps, en revanche, est résolument linéaire. Dieu créa le monde à un moment précis, et ce monde aura un terme aussi précis que le fut son début ; entre les deux se déroule toute l’histoire de l’homme. À la fin du monde, la nouvelle Jérusalem, née du renouveau définitif de toute la création, durera à jamais.

La pensée moderne a déformé cette notion linéaire du temps, en réduisant le rôle de Dieu dans l’histoire, pour exalter le génie de l’homme. Ainsi, d’un état rudimentaire l’homme progresserait par des étapes dans la voie de l’illumination, dont le mot clef est une soi-disant « liberté », pour arriver à un état de perfection.

La cité produite par les efforts humains serait donc comme le perfectionnement de l’homme, qui met toutes ses forces en œuvre pour sa propre glorification. Après une série de luttes entre des tendances opposées et nécessaires, l’homme parviendrait à la paix et à l’ordre dans la société. Nous remarquons, hélas, qu’il ne s’agit ici que d’une cité terrestre, qui aurait toutes les défaillances inhérentes à la nature déchue. La cité parfaite ne peut exister tant que les hommes ne sont pas perfectionnés par la seule chose capable de le faire en réalité, à savoir la grâce.

L’Église n’a jamais voulu confondre la réussite humaine avec l’action de Dieu intervenant dans l’Histoire. Le Royaume de Dieu est surnaturel et n’est pas concomitant avec le développement des sociétés terrestres. L’ivraie et le bon grain poussent côte à côte, somme toute, et cela jusqu’à la moisson, quand les deux seront séparés. Le monde humain est soumis au changement, alors que le Royaume participe à l’éternité de Dieu. Il ne s’agit plus d’une évolution matérielle suivie de l’inévitable déchéance, pour recommencer le cycle.

La démarche que nous commençons à la Septuagésime est le rappel annuel que toute l’histoire de l’homme, ou de l’univers mème, est orientée vers une fin. La consommation de toutes choses est le destin de l’univers, non pour sa destruction, mais pour son accomplissement, car il se fera ensuite une création nouvelle, parfaite et perpétuelle.

Cette lecture de l’Ancien Testament aboutira aux événements de la Semaine Sainte. La fin de l’univers, dont la Passion et la Résurrection du Christ furent les moyens, est bien le salut des hommes, un salut déjà offert à ceux qui ont reçu le baptême, le grand sacrement pascal, les prémices de la béatitude éternelle.