Fête-Dieu
Abbé Arnaud Evrat, FSSP · 2019-06-01 · Introibo n°136 - juin 2019
Messe et adoration eucharistique sont indissociables
Il est émouvant pour moi de voir comment, partout dans l’Église, est en train de se réveiller la joie de l’adoration eucharistique et que ses fruits se manifestent. Au cours de la période de la réforme liturgique, la Messe et l’adoration en dehors de celle-ci étaient souvent considérées comme en opposition entre elles : le Pain eucharistique ne nous aurait pas été donné pour être contemplé, mais pour être mangé, selon une objection alors courante. Dans l’expérience de prière de l’Église s’est désormais manifesté le non-sens d’une telle opposition. Benoît XVI, vœux de Noël à la Curie, 22 décembre 2005
Déjà au XIIIe siècle, les opposants à l’institution d’une fête en l’honneur du Saint-Sacrement, appelé couramment Fête-Dieu, ont cherché à opposer célébration de la messe et vénération de l’Hostie consacrée, prétendant que la première seule suffisait et que la seconde était inutile. Pour répondre à cette erreur, il est indispensable de considérer le lien qui existe entre présence et sacrifice d’une part et entre présence et communion d’autre part.
Présence et sacrifice
L’authentique culte de la présence eucharistique ne peut se concevoir sans cette liaison intime avec la messe. Remarquons-le pour commencer, cette présence nous est donnée dans le sacrifice. Le Christ ne se rend présent sur l’autel que dans l’acte d’offrande où est renouvelée, par le ministère du prêtre, l’immolation de la Croix. À la messe, la consécration est à la fois renouvellement du sacrifice et don de la présence et ce d’une manière unique et indivisible. Mais, comme le fait remarquer le Père J. Galot, il y a plus encore : si le Christ demeure présent dans les espèces consacrées après la messe, cette présence ne se situe pas en dehors de l’offrande, ni ne devient étrangère au sacrifice ; « elle persévère en effet comme fruit de la consommation de l’offrande sacrificielle ». L’épître aux Hébreux peut nous aider à comprendre cela. Cette épître nous présente la fonction sacerdotale du Christ comme « grand prêtre des biens à venir » qui « avec son propre sang, nous a acquis une rédemption éternelle. » (He 9, 11-12) Si le sacrifice de la Croix a eu lieu « une fois pour toutes afin d’enlever les péchés d’un grand nombre » (He 9, 28), le Christ est alors « entré, dans le ciel lui-même, afin de paraître maintenant devant la face de Dieu en notre faveur » (He 9, 24), comme le grand prêtre entrait dans le sanctuaire avec le sang des victimes. C’est donc désormais dans le Ciel qu’il exerce son office de prêtre. Il y a donc eu un acte d’offrande accompli « une fois pour toutes », une entrée du Christ dans le sanctuaire céleste « une fois pour toutes », mais aussi, en conséquence, une présence toujours actuelle du Christ devant le Père, comme prêtre et victime d’un sacrifice qui a eu lieu dans le passé, mais dont les fruits sont recueillis par une perpétuelle intercession : le résultat du sacrifice du Calvaire s’éternise dans le ciel. D’une manière analogue, le sacrifice eucharistique s’accomplit et s’achève au moment de la consécration. Par cette offrande, le Christ se rend présent sur l’autel comme victime. Mais s’il y demeure ensuite, c’est bien comme prêtre et victime devant le Père, afin d’intercéder pour les hommes et de répandre sur eux les fruits de son sacrifice. La présence eucharistique du Seigneur au tabernacle après le sacrifice de la messe est donc en quelque sorte le signe sacramentel de la présence du Christ ressuscité intercédant pour nous auprès du Père dans les cieux.
C’est ainsi que la présence du tabernacle est l’aboutissement de la messe, un résultat de l’action liturgique qui en prolonge l’efficacité. Loin de se placer en dehors de la liturgie, elle en constitue le sommet mystérieux, comme la présence céleste du Christ glorieux forme le sommet du mystère de la Rédemption. De la terre où il demeure, le souverain Prêtre présente continuellement au Père son sacrifice eucharistique, comme là-haut dans le ciel il lui présente indéfiniment le sacrifice du Golgotha. Au lieu de regarder messe et vénération de la présence eucharistique comme concurrentes, nous sommes plutôt invités à entrer dans cette contemplation du « sacrifice propitiatoire » qu’est la messe et de cette présence d’intercession ininterrompue du Fils au tabernacle.
Présence et communion
Si on ne peut séparer le sacrifice et la présence, on ne peut pas davantage opposer présence eucharistique et communion. L’objection rapportée par le Pape Benoît XVI, « le Pain eucharistique ne nous aurait pas été donné pour être contemplé, mais pour être mangé », n’est pas nouvelle mais toujours actuelle. Il est bien évident qu’en disant aux apôtres le soir du Jeudi-Saint « prenez et mangez », « prenez et buvez », le Christ manifeste son intention que l’eucharistie aboutisse au repas. Saint Thomas fait remarquer à ce sujet que « tout l’effet que la nourriture et la boisson matérielles produisent à l’égard de la vie matérielle - sustenter, accroître, réparer et délecter - tout cela, ce sacrement le fait à l’égard de la vie spirituelle ». La vie communiquée par le Christ est une participation à sa vie même : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56) : c’est donc une communion des personnes qui se réalise dans la communion eucharistique.
Comme le fait remarquer le Père Galot, « on se rend compte aussitôt qu’une telle adhésion doit autant que possible se prolonger. Le dialogue intime de l’action de grâces ne suffit pas : il demande à se continuer ou à se renouveler au cours de la journée ».
La présence du Christ permet ce contact au tabernacle et aidera justement le fidèle à renouer le contact. C’est notamment le sens de la communion spirituelle, rappelée par saint Jean-Paul II dans l’encyclique Ecclesia de Eucharistia : C’est précisément pour cela qu’il est opportun de cultiver dans les cœurs le désir constant du Sacrement de l’Eucharistie. C’est ainsi qu’est née la pratique de la « communion spirituelle », heureusement répandue depuis des siècles dans l’Église et recommandée par de saints maîtres de vie spirituelle.
Ainsi, si le repas eucharistique nécessite la présence du corps du Christ, celle-ci ne s’achève pas nécessairement avec la communion. Comme le disait encore le Pape Benoît XVI : De fait, dans l’Eucharistie nous ne recevons pas simplement une chose quelconque. Celle-ci est la rencontre et l’unification de personnes ; cependant, la personne qui vient à notre rencontre et qui désire s’unir à nous est le Fils de Dieu. Une telle unification ne peut se réaliser que selon la modalité de l’adoration. Recevoir l’Eucharistie signifie adorer Celui que nous recevons. Ce n’est qu’ainsi, et seulement ainsi, que nous devenons une seule chose avec Lui. C’est pourquoi le développement de l’adoration eucharistique, telle qu’elle a pris forme au cours du Moyen-âge, était la conséquence la plus cohérente du mystère eucharistique lui-même : ce n’est que dans l’adoration que peut mûrir un accueil profond et véritable. C’est précisément dans cet acte personnel de rencontre avec le Seigneur que mûrit ensuite également la mission sociale qui est contenue dans l’Eucharistie et qui veut briser les barrières non seulement entre le Seigneur et nous, mais également et surtout les barrières qui nous séparent les uns des autres.
La vénération de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, notamment à l’occasion de la Fête-Dieu, doit donc renforcer notre action de grâce envers le Saint Sacrifice de la messe et notre désir de vivre de la vie même de Dieu qui est la fin, le fruit, de la communion eucharistique.
O banquet sacré, où le Christ est reçu, renouvelée la mémoire de sa passion, où l’âme est remplie de grâce, et le gage de la gloire future nous est donné, alléluia ! (Saint Thomas d’Aquin, Office de la Fête-Dieu)