Fête de Pâques

Abbé Jean-Baptiste Moreau, FSSP · 2021-04-01 · Introibo n°154 — avril 2021

Si j’interroge la création toute entière…

« Monsieur l’Abbé, vous rendez-vous compte de ce que vous nous demandez ? Ah, on a bien raison : vous, les curés, vous vivez vraiment sur une autre planète ! En effet, comment osez-vous en ce moment... comment osez vous nous demander d’être... joyeux Ne voyez-vous pas les maladies et les misères ? N’entendez-vous pas les cris de détresse et de révolte poussés par ceux qui sont à bout Si, rassurez-vous : les prêtres vivent bien dans le même monde que vous. Ils sont les disciples de Celui qui a demandé aux siens d’être non pas du monde mais d’être dans le monde. Et c’est justement dans le monde qu’a retenti la Nouvelle qui fait notre joie en ce matin de Pâques.

Une Nouvelle qui vient d’au-delà du monde mais qui résonne en notre monde. C’est sur notre terre, en effet, que le sol a tremblé, que la pierre a roulé, que la lumière, enfin, a jailli. C’est de de là que vient une joie, telle que le monde ne pourra jamais nous en procurer. Une joie profonde, durable, sûre. Une joie que nulle créature, même la plus noire, même la plus mauvaise, même la plus cruelle, ne pourra jamais nous enlever tout à fait.

Si je parcours toute la création, si je questionne la nature la plus belle et les technologies les plus hautes, si j’interroge les hommes et les femmes, même les plus admirables, et si je leur demande : « pouvez-vous me donner cette joie ? Cette joie profonde, cette joie constante, cette joie immortelle ? » Ils me diront : « non, nous ne le pouvons pas. Nous sommes, nous-mêmes, mortels et fragiles. Nous allons et venons en ce monde. Nous pouvons te procurer des plaisirs d’un instant, des réjouissances d’un jour, des allégresses d’un an. Mais une telle joie, qui dure toute une vie et même toute une éternité, nous ne pouvons te la donner.

Alors, je me présenterai devant le tombeau vide, sous les murailles de Jérusalem. Les anges, qui viennent de converser avec les saintes femmes, sont – par chance ! – encore là. Aussi, je leur demanderai : « Et vous, chers frères aînés, les anges, bien plus savants, bien plus puissants que nous, pouvez-vous me prodiguer une telle joie ? ». Et eux de me répondre : « Créatures comme toi, nous le confessons : nous ne pourrons jamais combler ton cœur, fait pour plus grand que nous, fait pour l’Infini. Nous ne pourrons, nous non plus, te donner une telle joie.

Je m’assiérai donc sur la pierre, pour pleurer. Mais les anges, en habits blancs, tenteront de me consoler : « Ne pleure pas car le Fils de Dieu t’a aimé d’un amour infini. Pour toi, il a donné sa vie.

Il t’a cherché sur les chemins de ce monde, il t’a cherché sur le chemin de la Croix, il t’a cherché au plus profond des ténèbres. » – « Oui, je le sais, mais désormais il est mort. Que peut bien me faire un tel amour si cet amour n’est plus Mais, non ! En vérité, nous te l’annonçons, Jésus est ressuscité ! Vivant, il sera toujours à tes côtés, celui qui t’a voulu, celui qui t’a aimé, celui qui t’a sauvé.

Alors, je comprendrai que, dans cette nouvelle, réside la joie que je désirais toi plus que tout. Car rien ne pourra plus, désormais, me séparer de l’Amour infini de Dieu qui est dans le Cœur du Christ.

Même le péché, même le démon, même la mort. Ils ont tous essayé, de décourager cet Amour, de mettre en doute cet Amour, de mettre fin à cet Amour. Ils ont tous essayé, ils n’ont pas réussi. Voilà ce qui est gravé en lettres de gloire et de souffrance sur l’humanité glorifiée de Jésus, portant encore les marques de ces plaies douloureuses, désormais victorieuses : « jusqu’au bout, je t’ai aimé. Non seulement avec un cœur d’homme mais avec un Cœur divin. Ce Cœur qui ne fait qu’un avec le Père et l’Esprit. Jusqu’au bout, je t’ai aimé. Jusqu’à en mourir mais la mort ne m’a pas englouti. Elle n’a pas tari la source de mon amour pour toi.

Et désormais, cette Présence aimante du Ressuscité, icône de la Présence même de Dieu, est pour toi, à chaque instant de ta vie. Dans tes réjouissances comme dans tes peines, dans tes révoltes comme dans tes regrets, dans la colère comme dans la paix, dans l’impasse du péché comme sur le chemin du pardon, tu es le destinataire de cet Amour infini, qui ne s’arrêtera jamais car il vient d’un Cœur qui ne s’arrêtera jamais plus de battre. Tourne-toi Giuliano Amidei (1446–1496), Femmes pieuses au tombeau ’ vers la croix suspendue aux murs de ta maison, ouvre ta Bible qui dort sur ton étagère, viens vers moi, présent au Tabernacle. Et tu expérimenteras que Je suis là. Ressurexi et adhuc tecum sum. Je suis ressuscité et je suis encore avec toi.

Voilà l’Alléluia. Voilà le secret de la joie dont la source ne sera jamais tarie. Puissiez-vous, puissions-nous y accéder par le chemin de la foi et y boire, tous les jours de notre vie ! Car Il est vraiment ressuscité.

Bienheureux Guerric d’Igny (v.1080-1157), abbé cistercien

3ème Sermon pour la Résurrection (trad.  SC 202, p.249s rev.)

Voici le jour que le Seigneur a fait. Tressaillons d’allégresse, réjouissons-nous en lui ! » (Ps 117,24) 

Frères, attendons le Seigneur en tressaillant d’allégresse, afin de le voir et de nous réjouir de sa lumière. Abraham a exulté à la seule pensée de voir le jour du Christ, et il a mérité ainsi de le voir et de s’en réjouir (Jn 8,56). Toi aussi, il te faut veiller chaque jour aux portes de la Sagesse (Pr 8,34)..., avec Marie Madeleine monter la garde à la porte au tombeau du Christ.

C'est ainsi que Marie a trouvé Jésus dans la chair, elle qui veillait en venant au tombeau alors qu'il faisait encore sombre. Toi, il est vrai, tu ne dois plus le connaître selon la chair (2Co 5,16) mais selon l'esprit. Mais tu le trouveras spirituellement si tu cherches avec un désir semblable à celui de Marie... : « Mon âme t'a désiré pendant la nuit ; au plus profond de moi, mon esprit te cherche » (Is 26,9). Dis avec le psalmiste : « Dieu, mon Dieu, je te cherche dès l'aurore ; mon âme a soif de toi » (Ps 62,2)…

Veillez donc, frères, et priez intensément !... Veillez d'autant mieux que pointe déjà l'aurore du jour sans déclin... Oui, « voici pour nous l'heure de sortir du sommeil, car la nuit est déjà avancée, le jour est proche » (Rm 3,11-12). Veillez donc, pour que la Lumière du matin, le Christ, se lève sur vous, lui dont « le lever est prêt comme celui de l'aurore » (Os 6,3), car il est prêt à renouveler souvent le mystère de sa résurrection matinale en faveur de ceux qui veillent pour lui. Alors, le coeur jubilant, tu pourras chanter : « Le Seigneur Dieu nous a illuminés. Voici le jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous en lui ! »