Anniversaire de la dédicace

Abbé Arnaud Evrat, FSSP · 2021-10-01 · Introibo n°159 — octobre 2021

Des temples visibles aux réalités invisibles

Chaque année, le dimanche qui suit le 20 octobre, nous fêtons l’anniversaire de la dédicace, c’est-à-dire la consécration solennelle par un évêque de la Basilique Notre-Dame de Fribourg, la plus ancienne église de la ville. C’est l’occasion de nous interroger sur le rôle et la signification de nos églises.

Au-dessus de la grande statue en marbre de Notre-Dame, qui surmonte le maître-autel, nous pouvons lire une inscription avec une date en chiffres romains : « édifiée en 1201 ». C’est cette date qui est habituellement retenue comme celle du début de la construction de l’église Notre-Dame de Fribourg, aujourd’hui basilique, ancienne chapelle de l’hôpital, achevée dans la première moitié du XIIIe siècle.

Et juste en dessous de l’ange, nous lisons : « rénovée en 1787 ». Cette date est celle de la transformation de la décoration intérieure de cette église, dans un style classique, dit Louis XVI. Les faux marbres, les anges et les guirlandes, les fresques du plafond, la chaire, l’autel de l’Assomption, tout ou presque de ce que nous admirons, date ainsi de la fin du XVIIIe siècle. C’est le cas notamment d’une autre inscription latine, placée cette fois au sommet de l’arc du chœur et où il est écrit : « Quicumque oraverit in loco isto... tous ceux qui prieront en ce lieu, écoutez-les [Seigneur] de votre demeure qui est dans les cieux. »

Ainsi, ce sanctuaire matériel, ce temple, est - comme chaque église - un lieu particulier, un lieu consacré et destiné au culte divin, à la prière. En ce lieu, depuis des siècles, les fidèles se réunissent pour offrir le Saint-Sacrifice de la Messe, pour recevoir les sacrements et pour prier la Sainte Vierge, l’Immaculée. Il est vrai qu’il faut prier en tout lieu et il n’y a aucun lieu où l’on ne puisse prier. Mais, depuis la tente du Seigneur - appelée le tabernacle - aménagée par le peuple hébreu dans le désert, en passant par le temple de Jérusalem et jusqu’à nos églises aujourd’hui, le croyant a toujours voulu offrir à Dieu un lieu particulier, un lieu où tous peuvent se réunir pour le louer et le prier. Un lieu où, d’une certaine manière, on puisse obtenir plus facilement ce que nous demandons, grâce à cette prière commune : « Si deux ou trois d’entre vous sur la terre, déclarait le Christ, se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père. » (Mt 18, 19)

La consécration d’une église

Ceux qui ont eu la chance d’assister à une consécration d’église dans la liturgie traditionnelle, se souviennent certainement de la variété impressionnante des rites de la dédicace.

Pour donner une idée de cette cérémonie grandiose, nous pouvons la résumer ainsi : la première partie commence avec l’aspersion extérieure de l’église avec une « eau bénite » spécialement confectionnée, appelée « eau grégorienne », elle continue avec le dialogue entre l’évêque, qui frappe trois fois à la porte, et le diacre resté à l’intérieur de l’église. Une fois la procession entrée, viennent les litanies puis l’aspersion interne de l’église par l’évêque avec cette même eau, sur les murs, le pavement et l’autel. Enfin l’évêque trace avec sa crosse dans de la cendre répandue au sol, les lettres des alphabets grec et latin.

La deuxième partie de la cérémonie se rapporte aux reliques qui sont apportées solennellement en procession puis déposées dans le ou les autels et scellées.

La troisième et dernière partie est plus directement la « consécration de l’église » : l’évêque marque avec l’huile bénite ou saint chrême les douze croix peintes sur les murs intérieurs ou les piliers de l’église et les encense. Des cierges, qui y sont fixés, sont allumés aussitôt et l’évêque marque aussi d’une croix de saint chrême la porte de l’église. Puis l’évêque consacre aussi l’autel par des onctions et en brûlant dessus de l’encens. La messe est ensuite célébrée par l’évêque dans l’église qui vient d’être ainsi dédiée au Seigneur.

De l’église à l’Église

De tous ces rites riches de symboles et très anciens, l’un d’eux reste comme visible par la suite : il s’agit de l’onction faite par l’évêque en forme de croix sur les piliers, et à proximité desquelles on allume ensuite un cierge. Ces douze chandeliers, dans leur aspect de la fin du XVIIIe siècle, sont encore bien visibles actuellement à la Basilique Notre-Dame. L’usage veut qu’au jour de l’anniversaire de la dédicace le cierge qui y est toujours fixé soit allumé. La symbolique de ces onctions et de ces cierges est assez claire.

Comme dans la plupart des rites entourant la dédicace d’un lieu de culte, l’église bâtiment annonce et représente l’Église avec un « e » majuscule, le Corps mystique du Christ dont nous sommes les membres. Cette demeure-là, c’est nous tous qui la formons. Les croix de consécration et leurs cierges étant habituellement placées sur les colonnes qui soutiennent l’édifice (comme c’est le cas à la basilique), elles sont l’image des douze apôtres dont l’enseignement soutient et éclaire toute l’Église du Christ. Ce rite sensible effectué il y a bien longtemps et qui est rappelé visiblement sur les piliers, nous enseigne une vérité de foi que nous professons dans le Credo : « credo in unam, sanctam, catholicam et apostolicam ecclesiam » : je crois à l’église, une sainte, catholique et apostolique. Ainsi l’Église est apostolique tout d’abord parce qu’elle a été et demeure bâtie sur « le fondement des Apôtres », témoins choisis et envoyés en mission par le Christ lui-même ; ensuite parce que l’Église garde et transmet, avec l’aide de l’Esprit-Saint qui habite en elle, l’enseignement, le bon dépôt, les saines paroles entendues des Apôtres ; et enfin, parce que l’Église continue à être enseignée, sanctifiée et dirigée par les Apôtres jusqu’au retour du Christ grâce à ceux qui leur succèdent dans leur charge pastorale. Comme nous le disons dans la préface des apôtres, il nous faut supplier humblement le « Pasteur éternel, de ne pas abandonner son troupeau ; mais, par ses bienheureux apôtres, de le garder sous une continuelle protection, afin qu’il soit gouverné par les mêmes chefs qu’il a mis à sa tête comme pasteurs pour continuer son œuvre. »

Orienter notre regard vers l’invisible

Mais revenons à l’inscription visible au-dessus du chœur : « Tous ceux qui prieront en ce lieu, écoutez-les [Seigneur] de votre demeure qui est dans les cieux. » Cette parole est tirée de la prière du roi Salomon, lors de la dédicace du temple de Jérusalem. Elle nous est rapportée dans la Bible, au second livre des Chroniques, parfois appelé livre des Paralipomènes (2 Cr 6, 21). Ainsi ce temple chrétien - comme chaque église de la plus modeste chapelle à la plus grandiose cathédrale - nous rappelle le Temple de Jérusalem, où Dieu fit sa demeure, attentif, au milieu de son peuple. Mais cette phrase évoque également « la demeure de Dieu, dans les cieux ». Cette idée se retrouve abondamment dans les prières de la dédicace d’une église : nos temples terrestres sont des images de la Jérusalem céleste, du Paradis, décrit par saint Jean dans l’Apocalypse : « En ces jours-là, je vis la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel d’auprès de Dieu. » (Ap 21, 3)

Cela nous rappelle une vérité fondamentale : l’art, l’architecture, la musique, la liturgie même, ont pour but d’orienter tout notre être, notre corps, notre regard, nos pensées, vers les réalités invisibles, célestes, spirituelles. Par la Révélation, et spécialement par l’Incarnation de Dieu en Jésus-Christ, l’invisible s’est rendu visible. Comme le dit saint Paul : « Ce que Dieu a d’invisible depuis la création du monde, se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité. » (Rm 1, 20) L’homme, de son côté, est invité à parcourir le chemin inverse : « per visibilia ad invisibilia », à aller des choses visibles aux invisibles. Si l’homme s’arrête en chemin, s’il ne s’intéresse par exemple qu’à l’art pour l’art, s’il trouve son simple plaisir dans la beauté de la créature sans remonter au créateur, s’il recherche les émotions procurées par la musique sans élever son âme vers celui qui est source de toute inspiration, s’il se complait dans la perfection même des cérémonies liturgiques, dans la beauté des ornements, sans voir celui pour qui tout cela a été si magnifiquement disposé, s’il s’arrête aux paroles sans penser à leurs sens, alors l’homme manque son but. Il reste comme englué dans les réalités terrestres, certes belles et précieuses, mais sans voir le Beau, le Bien et le Vrai, sans atteindre l’unique source et fin de tout ce qui existe : Dieu trois fois saint, qui nous dépasse infiniment et dont la demeure est aux Cieux.

Rappelons-nous alors de ne jamais négliger les temples visibles qui lui sont consacrés ici-bas, l’art sacré sous toutes ses formes, la liturgie et la beauté des rites, mais également de toujours chercher à les utiliser, non comme une fin, mais comme un moyen pour nous rapprocher de Lui, comme l’échelle la mieux adaptée à notre nature humaine - à la fois corporelle et spirituelle - pour nous élever vers « le tabernacle de Dieu avec les hommes, vers le Ciel, où Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, où la mort n’existera plus, où il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car ce qui était autrefois aura disparu. » (Ap 21, 4)