Temps de la Passion
Abbé Arnaud Evrat, FSSP · 2022-04-01 · Introibo n°165 — avril 2022
Pourquoi, au temps de la Passion, des voiles violets recouvrent-ils les croix, les statues et retables ?
Sans doute certains se souviendront avoir lu dans leur missel qu’il s’agit d’une prescription liturgique propre au temps de la Passion, ces quinze derniers jours avant Pâques. Si ces deux semaines ne constituent pas à proprement parler un nouveau temps liturgique (c’est toujours le Carême qui se poursuit) la liturgie et le choix des textes évangéliques se concentrent alors sur la Passion et la Croix rédemptrice. Mais cela n’explique pas à première vue pourquoi croix et images de dévotion sont durant ces jours cachées à nos regards...
Pour comprendre cet usage, il faut remonter à l’antiquité chrétienne. A cette époque, soit avant le VIIIe siècle, le Carême était à la fois un temps de préparation au baptême pour les catéchumènes, mais également un temps de pénitence publique pour les pécheurs coupables de grands crimes et les excommuniés. Souvenons-nous qu’à cette époque le sacrement de pénitence, avec la confession individuelle et secrète que nous connaissons, n’avait pas encore la place qu’il a aujourd’hui dans la vie de l’Église.
À propos de cette pénitence publique, le Pontifical romain, c’est-à-dire le livre qui explique les cérémonies propres aux évêques, conserve encore la mémoire d’une cérémonie solennelle qui se célébrait le mercredi des Cendres et qui est intitulée : « de l’expulsion des pénitents publics ». Cette cérémonie commençait par l’imposition des cendres (que nous connaissons bien car ce rite s’est depuis étendu à tous les fidèles), puis venait l’imposition du cilice, cette rude chemise qui ressemblait plus à un sac de toile grossière et qui était déjà dans l’Ancien Testament le vêtement de pénitence par excellence. Ensuite l’évêque et tous les assistants se prosternaient pour réciter les sept psaumes de la pénitence et les litanies des saints. Venait enfin le rite de l’expulsion des pénitents : l’évêque, prenant l’un de ces pécheurs publics par la main et tous les autres suivant en formant une longue chaîne, les faisait sortir de l’église en disant avec larmes : « Vous êtes mis aujourd’hui hors de l’Église, à cause de vos péchés et de vos crimes, comme Adam le premier homme fut chassé du paradis à cause de sa transgression. » Ainsi chassés, les pénitents restaient un moment à genoux sur le parvis de l’église et l’évêque, debout dans l’embrasure de la porte les exhortait à multiplier prières, jeûnes, pèlerinages et aumônes, pour se rendre dignes de pénétrer à nouveau dans l’église pour le rite de la réconciliation le jeudi saint.
Au fil des siècles, la discipline de la pénitence publique et sa traduction liturgique ont petit à petit disparu. Mais en même temps c’est toute la communauté chrétienne qui a commencé à faire siens les sentiments de pénitence et de mortification qui étaient auparavant le propre de ces pénitents expulsés. Se reconnaissant pécheurs et indignes de paraître devant Dieu, tous les fidèles voulurent participer à l’imposition des cendres. Mais il était difficile en revanche de les faire tous participer à l’expulsion du temple et de ne plus les faire entrer à l’église pendant quarante jours... On suppléa alors vers l’an 1000 au rite de l’expulsion que nous venons de décrire en « voilant » pendant toute la durée du carême l’autel, cachant ainsi à la vue des fidèles la célébration de la messe. Sans être expulsés du temple, ils étaient privés de la contemplation des mystères bien que toujours présents à leur célébration. C’est là l’origine du « velum quadragesimale », ce voile de dimension considérable tendu entre l’autel et la nef. Toute l’assemblée des fidèles, se considérant pour un temps comme un ensemble de pénitents indignes de contempler les Saints Mystères, se retrouvait privée de la vision du saint des saints.
Ce grand voile était retiré le plus souvent le mercredi saint, lorsque lisant le récit de la Passion dans l’Évangile selon saint Luc, on en arrivait aux mots : « le voile du sanctuaire se fendit par le milieu. Et Jésus clama d’une voix forte : "Père, je remets mon esprit entre vos mains." Et, ce disant, il expira. »
Vers la fin du Moyen-Âge, l’usage de ce voile aux dimensions considérables fut limité au temps de la Passion : on ne l’installait qu’à partir du dimanche de la Passion. Ce jour a sans doute été choisi en raison des mots qui concluent l’Évangile de ce dimanche : « et Jésus se cacha, et sortit du temple ». Mais ce fut aussi la dimension du voile que l’on réduisit : à ce voile immense, coûteux et peu maniable, on substitua progressivement des voiles plus petits, se limitant alors à couvrir seulement les croix et les statues.
Les voiles que nous voyons aujourd’hui sont donc un lointain vestige de ce « velum quadragesimale », cette iconostase de tissu, qui à son tour évoquait le souvenir de l’expulsion des pénitents. Gardons cela bien présent à l’esprit : par nos fautes nous sommes séparés du Christ, nous sommes expulsés de son Royaume. Seules la prière, la pénitence et l’aumône peuvent nous rouvrir les portes du temple où Dieu réside. Seule l’absolution de Pâques que le Christ nous mérite par sa mort sur la Croix pourra nous rendre le vêtement blanc des néophytes, des nouveaux baptisés. Alors seulement nous pourrons contempler le Christ triomphant. Le voile du saint des saints sera déchiré, et la Croix glorieuses apparaîtra à nos yeux, entourée de Marie et de tous les saints du Ciel, de toute la cour céleste.
Qu’en ces derniers jours de notre Carême, ces voiles violets nous rappellent le besoin que nous avons tous de faire pénitence, qu’ils recentrent le regard de notre âme sur les mystères que nous nous apprêtons à célébrer et qu’ils fassent enfin grandir en nous le désir d’être un jour accueillis dans la maison du Seigneur et de le contempler face à face pour l’éternité.