Marie, discrète, pauvre et humble
P. Benoît-Dominique de La Soujeole, op · 2022-05-01 · Introibo 166 - mai 2022
Une pédagogie par l’exemple
La place accordée par Dieu à Marie en l’associant à son œuvre de salut nous permet de mieux comprendre le dessein de Dieu pour l’humanité et la réponse qui doit être aussi la nôtre face à ce Dieu sauveur.
La descente du Seigneur est intervenue, il y a deux mille ans. Ou plutôt, le Seigneur a inauguré sa descente parmi nous il y a deux mille ans, et ne cesse dès lors de venir, d’arriver. Et il vient sans cesse en nous qui devons Ie concevoir en nous. Les circonstances de la naissance de cet homme, il y a deux mille ans, en lequel et par lequel Dieu est venu à nous, nous révèlent comment le Seigneur ne cesse d’arriver dans la vie de toute la communauté humaine, de la communauté chrétienne et en chacun de nous. Ces circonstances passées sont toujours actuelles. Nous en retiendrons trois majeures : le Seigneur descend dans la discrétion, dans la pauvreté et dans l’humilité. Ces trois notes constituent un vrai risque pour Lui d’être rejeté, et pour nous de passer à côté de lui sans le voir. Mais c’est parce que Marie a été dans cette même discrétion, dans cette même pauvreté et dans cette même humilité qu’elle a si bien et si totalement reçu le Seigneur : voilà sa pédagogie par l’exemple.
La discrétion
Quelqu’un de discret est quelqu’un qui ne s’impose pas. On le voit, par exemple, dans des réunions : certains monopolisent la parole, veulent faire prédominer leur avis... Le discret parle peu, ne se met pas en avant. Il paraît être faible, effacé, sans grande personnalité. De fait, la discrétion du Seigneur fait corps avec sa qualité de serviteur. Le service qu’il vient accomplir est à la fois celui qui est reçu du Père — il est le serviteur du Père : « Voici mon serviteur que je soutiens... » (Isaïe 42, 1) — et le service des hommes — « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc 22,27). Et, effectivement, ce que l’on demande à un serviteur est d’accomplir son service dans la discrétion. Jésus vient toujours à nous de cette façon-là. Et cela explique qu’on le remarque si peu. (…) Marie ne se désigne dans l’Évangile que comme servante (Luc 1,38) ; elle est dans cette discrétion qui ne la met pas en avant devant les hommes. L’Annonciation s’est passée dans la discrétion d’un intérieur caché aux hommes. Le Seigneur vient toujours à nous comme cela : la religion chrétienne est celle de l’intériorité. Elle a bien ses rites et ses observances, car c’est bien par l’extérieur que nous communiquons entre nous, mais cet extérieur peut être vide s’il n’est pas l’expression d’une vraie intériorité.
La pauvreté
C’est une autre caractéristique de cet homme qui est le Sauveur du genre humain. Pour accomplir une telle œuvre, vraiment divine, le Christ vient à nous vraiment démuni de tout ce qui fait la richesse et donc la puissance qu’aiment les hommes. Pas de puissance financière, pas de puissance politique, pas de puissance militaire, pas de puissance tribale... : pauvre. C’est-à-dire, comme tous les pauvres : dépendant. Parce que la puissance de sauver, c’est la puissance divine et non la puissance humaine. Or la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse (1re Corinthiens 1, 18-25). Pourquoi ? D’abord pour ne pas nous écraser. Si Dieu venait à nous comme les grands de ce monde aiment à se manifester, il nous écraserait, si Dieu est vraiment Dieu. Certes, Il est le Tout-Puissant, et on peut s’en réjouir car pour sauver le monde il faut être bien supérieur au monde. Mais le mode d’exercice de cette puissance vraiment divine est un mode humain faible, c’est- à-dire adapté à nous qui sommes faibles. Un peu comme un remède, pour guérir une maladie grave et non pas pour tuer le patient, ne doit pas être brutal ou surdosé... La deuxième raison de cette pauvreté prolonge la première : se mettre au niveau de celui que l’on vient sauver, c’est lui manifester un amour vrai. Non pas condescendant comme ces riches qui font l’aumône par orgueil, mais plein de la délicatesse de l’amour. Marie a été rejointe de cette façon, et parce qu’elle était pauvre de tout ce qui fait la puissance humaine, elle a su reconnaître Celui qui venait en elle vivre cette pauvreté. Elle a compris la cohérence profonde de cette façon de faire de Dieu. À nous aussi cette pauvreté est nécessaire. Elle l’est d’autant plus qu’il y a en nous une mauvaise pauvreté, une misère, celle causée par le péché qui nous ruine, ce qui n’était pas le cas de Marie. De sorte que c’est aussi par lucidité sur notre état qu’il nous faut nous savoir pauvres et le vivre en conséquence. (…)
L’humilité
Cette disposition d’âme ne fait pas nombre avec les deux qui précèdent ; elle les récapitule ; elle en est comme l’âme. L’humilité ne se conçoit que dans le cadre religieux de la vie humaine ; elle n’a pas sa place en philosophie laquelle ne va que jusqu’à la seule modestie. Être humble, c’est avoir la très nette perception que nous tenons toutes nos qualités, toutes nos réussites, toute notre excellence, de Dieu : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1re Corinthiens 4, 7) est la devise de l’humilité. Nous recevons l’existence de la façon la plus gratuite qui soit ; nous sommes maintenus dans cette existence tout aussi gratuitement ; tout ce qui est à la racine de notre être et comme le fondement de tout notre agir est don total. C’est pour cela que Dieu n’est pas humble ; il n’a reçu de personne l’existence et tout ce qu’Il est. Oui, mais il est comme « devenu » humble par son incarnation : Lui « étant de condition divine s’humilia en prenant la condition de serviteur...» (Philippiens 2,6-7). Certes, Il n’a pas cessé d’être Dieu-le Verbe, mais Il s’est présenté et se présente à nous humblement. Il sera parmi nous et en nous ce que nous en ferons ; il recevra de nous, soit un accueil véritable, soit un mépris, une indifférence, un rejet auquel il ne s’opposera pas. Parce qu’il est un serviteur discret, parce qu’il est un pauvre, il est humble ; il reçoit ce qu’on lui donne. Marie lui a donné sa foi et son sein. Parce qu’elle était, elle aussi, humble, elle a su recevoir l’humble Sauveur. L’humilité est, avec la charité, le vrai baromètre de la vie chrétienne. Rapportons donc tout à Celui de qui nous recevons « la vie, la croissance et l’être » (Actes des Apôtres 17,28). L’attitude typique de l’humble est dans la transparence de sa personne qui, dans ses grandeurs qu’il ne faut pas nier, laisse voir son origine, son soutien et son but qui est le Seigneur.
Voilà la position de Marie dans l’histoire du Salut, depuis son accomplissement par le Christ et pour tout le temps de sa communication à l’humanité. Ce que Marie a été il y a deux mille ans est aussi ce qu’elle demeure aujourd’hui : une Mère. C’est par son intercession, comme à Cana (Jean 2, 1-5), « qu’elle continue à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éternel » (Vatican II, Lumen gentium 62), car elle exerce pour nous une vraie maternité de grâce.
in Marie celle qui a dit oui, Figaro hors-série, déc. 2021, p. 73-75