La tendresse de Dieu
Abbé Emmanuel Pujol, FSSP · 2023-01-01 · Introibo n°173 — janvier 2023
Dieu a voulu avoir un cœur comme le nôtre pour parler au nôtre
Au début de l’épître aux Hébreux, saint Paul rappelle que Dieu a parlé aux hommes dans le passé de multiples façons, puis il souligne la nouveauté de ce qui est arrivé aujourd’hui : « en ces jours qui sont les derniers, il nous a parlé par son Fils » (He 1, 2). Ailleurs, dans l’épître aux Galates, il insiste sur cette nouveauté, qui a amené la plénitude des temps, « lorsque la plénitude des temps fut venue, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sous la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi, afin que nous recevions la filiation adoptive » (Gal 4, 4-5). Saint Paul fait bien sûr référence à ce qui s’est passé la nuit de Noël et en explique la signification salvatrice.
Les événements de cette Sainte Nuit sont aussi la toile de fond des paroles de saint Jean que nous entendons chaque jour dans le dernier Évangile et qui, le jour de Noël, sont proclamées solennellement : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1) « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14).
Les récits évangéliques de l’enfance, en saint Luc et saint Matthieu, illustrent et complètent, dans leurs détails et leurs particularités historiques, la réflexion que saint Jean et saint Paul exposent sur l’Incarnation du Verbe, en révélant, pour ainsi dire, la tendresse concrète avec laquelle Dieu a voulu se présenter parmi nous. C’est aussi pour cette raison que leurs histoires, en général, nous sont plus familières et affectueuses, et qu’elles sont entrées profondément dans la culture populaire.
C’est sur cet aspect, la tendresse de Dieu, que je veux réfléchir aujourd’hui, en lien avec les mystères de Noël que la liturgie va nous faire contempler dans les prochains jours.
Dans le passé, bien que Dieu ait parlé aux hommes de multiples façons (cf. He 1, 1), ce n’est que progressivement, et encore de manière voilée, que le Seigneur a fait connaître sa tendresse. Les dix commandements de la loi de Dieu ont été révélés au milieu du tonnerre et des tremblements de terre (cf. Ex 19, 16-25 ; 20, 18-26 ; Dt 5, 22-33). Par ces moyens, Dieu, inspirant une crainte juste et sainte, a manifesté sa toute-puissance au peuple d’Israël. Il a donné à Moïse la Loi écrite sur des tables de pierre comme signe de l’alliance entre Dieu et les hommes (cf. Ex 20,1-17). Mais la pierre deviendra l’image du cœur d’Israël, incapable de persévérer dans la fidélité à l’alliance. La juste colère de Dieu s’enflamme et menace de punition et d’extermination, mais elle est apaisée par la prière de Moïse (cf. Ex 32, 7-14). Les paroles de Moïse, qui intercède pour le peuple afin qu’il ne soit pas anéanti, représentent la prière du juste, qui exprime à son tour la profondeur du cœur miséricordieux de Dieu. Les Écritures rendent compte de la mystérieuse « tension » entre la justice et la miséricorde de Dieu.
Malgré l’infidélité du peuple, la tendresse de Dieu cherche le cœur des hommes et, par ses prophètes, promet de donner un cœur de chair à la place de leur cœur de pierre (cf. Ez 36, 26-28). Le cœur de chair que Dieu veut donner aux hommes pour accomplir ses préceptes rappellera à Israël que la Loi ne doit pas consister dans l’accomplissement froid de règles, mais dans une relation d’amour avec Dieu. C’est pourquoi les prophètes comparent l’amour de Dieu pour son peuple à l’amour de l’époux qui aime une épouse infidèle, qu’il est prêt à pardonner, mais qu’il emmènera dans le désert pour la purifier et la séduire à nouveau (cf. Os 2,6). Les prophètes comparent également l’amour de Dieu à l’amour tendre d’une mère pour ses enfants (cf. Is 49, 15) Le roi David, dans les Psaumes, se lamente sur ses péchés et implore le pardon (cf. Ps 50) puis, transporté de joie, il loue et remercie Dieu pour sa miséricorde (cf. Ps 135). Il évoque ainsi l’immense tendresse de Dieu, dont il a une expérience sensible. Même le prophète Élie, qui attend sur le mont Horeb la visite de Dieu, ne le découvre ni dans le vent violent, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans la brise légère (cf. 1 R 19, 11-13).
Et néanmoins, la tendresse de Dieu dans l’Ancien Testament n’est qu’un petit prélude à la tendresse qui se déchaîne dans les mystères de l’Incarnation du Verbe. Dans la douce brise de la veille de Noël, nos yeux sont attirés par la contemplation de l’enfant né à Bethléem de la Vierge Marie. Notre affection s’arrête sans effort, inspirée par la fragilité candide avec laquelle le Tout-puissant a voulu se montrer. Dieu, révélant sa tendresse, agit comme le bon amant qui cherche à attirer l’attention de sa bien-aimée, se montrant vulnérable, blessé par son amour.
Que s’est-il passé au milieu de l’obscurité et de la tristesse ? Un secret enveloppé dans le silence de la nuit, dont seuls de pauvres animaux, le bœuf et l’âne, sont témoins, avec Joseph et Marie. Quelle chaleur dans cette pauvre étable ! Quel est le son de la voix du Dieu fait homme ? C’est le doux cri d’un enfant, qui est venu pleurer sur nos péchés. Que s’est-il passé au milieu de la nuit ? Un secret révélé par des anges à de simples bergers dormant à la belle étoile. Que s’est-il passé cette nuit ? Un secret que l’on peut entrevoir dans le bruit des pas qui s’approchent de la crèche, dans l’odeur rustique des bûches qui réchauffent la pièce, dans les yeux gonflés d’émotion qui contemplent un si grand mystère et dans les mains calleuses des bergers qui caressent le divin enfant. Que s’est-il passé cette nuit ? Un secret que vous reconnaîtrez vous aussi lorsque vous vous agenouillerez devant Lui pour l’adorer et lui apporter votre cœur en cadeau : Dieu a voulu avoir un cœur comme le vôtre pour parler au vôtre !
Dans ce secret, vous découvrirez l’obéissance de Joseph et de Marie qui, soumis aux édits de l’empereur, réalisent le plan de Dieu. Car le Messie devait naître à Bethléem de Judée, comme cela avait été prophétisé (cf. Mt 2, 6). Vous découvrirez l’obéissance du Verbe, « né sous la loi » (Ga 4, 4) qui, comme l’explique saint Paul, « en entrant dans le monde dit : "Tu n’as voulu ni offrande ni sacrifice, mais tu m’as donné un corps, (...) voici que je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté" » (cf. He 10, 5. 10, 9b). Et la volonté du Père sera le sacrifice de son Fils, dans son corps, sur la Croix (cf. He 10, 10).
Dans ce secret, vous découvrirez aussi la pauvreté, le vêtement le plus digne de l’humilité, de la simplicité et de la confiance de ceux qui se savent dans les mains du Père malgré les revers, unis au Dieu qui se fait pauvre pour nous enrichir. Dans son austère sobriété et son élégante modestie, vous trouverez la richesse de la vertu et de la conscience droite, et le bonheur suprême des âmes possédées par Dieu.
Dans ce secret, vous trouverez enfin la chasteté virginale dont le Fils de Dieu a voulu s’entourer dans son cercle le plus intime : Marie est vierge - admirable mystère ! Et la virginité par laquelle elle a conçu, par l’œuvre et la grâce de l’Esprit Saint, est restée intacte pendant l’accouchement. Vierge est saint Joseph ; virginal est leur mariage ; virginal, pur et transparent est l’amour qui les unit. Chastes sont les détails dans lesquels se prodigue leur affection mutuelle ; noble est la pudeur et la modestie qui ornent leur foyer. Chaste est la tendresse que l’on respire au portail de Bethléem. Chastes et purs étaient leurs regards, aussi chastes et purs que les yeux des bergers lorsqu’ils contemplaient l’Enfant. Car « le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn 1-9).
Les Évangiles nous révèlent le drame de ce cœur qui aime tant les hommes, mais qui ne reçoit d’eux en retour que du mépris. Saint Jean, dans le prologue de son Évangile, le dit en quelques mots : « il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. » (Jn 1,11). Toute l’histoire humaine est marquée par ce drame : la tendresse de Dieu, prêt à révéler son amour en prenant notre chair, jusqu’à mourir sur la Croix en rançon pour tous, opposée à la froideur du cœur des hommes, endurci et replié sur lui-même, au point que les hommes de tous les temps seront finalement séparés entre ceux qui auront reçu le Verbe fait chair et ceux qui l’auront rejeté (cf. Mt 25, 31-43). Le drame de l’histoire du salut est le rejet des siens, car « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus » (Mt. 24, 14). Mais partout où le cœur de l’homme s’ouvre à son amour, il a promis : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure. » (Jn 14,21) Et saint Jean ajoute : « à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1,12).
Dans l’Eucharistie, nous pouvons nous aussi ressentir la tendresse de Dieu en contemplant, comme les bergers de Bethléem, les mystères de notre Rédemption. Nous pouvons recevoir, dans la communion à son Corps, la tendresse de Dieu qui vient chercher notre cœur. Comme Joseph et Marie ont préparé l’étable pour accueillir Jésus, nous pouvons préparer nos cœurs et nos maisons pour qu’en eux naisse notre Sauveur et que nous soyons comptés parmi les élus.
Sainte fête de Noël !