Entrer ou tomber en Carême ?
Abbé Arnaud Evrat, FSSP · 2023-02-01 · Introibo n°174 — février 2023
Mettre à profit le temps de la Septuagésime
Le temps de la Septuagésime, composé de trois semaines, est la période qui précède le début du Carême. C’est un temps qui nous introduit au Carême et commence à nous préparer à Pâques. Il nous remet en présence des grandes vérités qui dominent toute l’œuvre de notre salut – le péché et ses conséquences –, pour aviver en nous l’esprit de pénitence et de réparation, ainsi qu’une profonde confiance en Dieu.
Mercredi 22 février s’ouvrira le temps du Carême. Une question se pose : ce temps du Carême, voulons-nous y entrer ou allons-nous y tomber ? Car il y a bien deux manières de commencer ce temps de conversion que l’Église nous propose chaque année.
Tomber en Carême, c’est y entrer par surprise, comme par mégarde, sans s’y être préparé le moins du monde. Comment un tel Carême pourra-t-il nous être profitable ? Si nous tombons en Carême, comme par hasard, le mercredi des Cendres, il y a fort à parier que nous arriverons au temps de la Passion sans avoir pris, ne serait-ce qu’une résolution et sans avoir vraiment commencé notre préparation à Pâques !
Tomber en Carême c’est aussi y entrer en se faisant mal : c’est ne voir dans cette pratique de l’Église que l’aspect désagréable, pénible. N’en considérer que les mortifications par exemple. Carême rime alors avec tristesse et l’on n’y voit, au mieux, qu’un mal nécessaire pour arriver péniblement à Pâques.
Tomber en Carême c’est enfin se retrouver à terre avant même d’avoir commencé la lutte. C’est être découragé à la simple pensée de tout ce qu’il nous faut améliorer dans notre vie chrétienne, dans notre vie morale… c’est écouter cette petite voix qui nous répète : « et puis, de toute façon, à quoi bon essayer, à quoi bon me relever, cela fait tant d’années que j’essaye et suis-je seulement meilleur qu’avant ? »
Mais entrer en Carême… c’est bien différent que d’y tomber !
Entrer en Carême c’est avoir mis à profit le temps de la Septuagésime (qui commence septante jours avant Pâques) en nous étant identifiés au peuple juif captif pendant 70 ans à Babylone. Car depuis le péché d’Adam nous sommes en exil à Babylone, image de la vie terrestre, loin de la Jérusalem céleste, et nous faisons nôtre cette parole du psaume 136 : « Comment chanterions-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ? »
Entrer en Carême, c’est avoir demandé à Dieu la lumière intérieure sur notre condition de pécheurs, notre besoin de la grâce de Dieu pour nous relever. Et cela sans tristesse ni désespoir, bien au contraire ! Cette pauvreté : c’est notre richesse ! Nous pouvons ainsi tout espérer de la divine miséricorde.
Entrer en Carême cela signifie que l’on en a trouvé la porte et que l’on accepte de passer par cette belle et riche cérémonie de l’imposition des cendres. Le mercredi des Cendres, la liturgie mettra dans la bouche du prêtre des oraisons qui nous donneront le sens de notre marche quadragésimale : « Ô Dieu, qui ne voulez pas la mort des pécheurs mais leur pénitence, regardez avec une très grande bienveillance la fragilité de la condition humaine, et daignez bénir † dans votre bonté ces cendres que nous voulons recevoir sur nos têtes en signe d’humilité et pour mériter le pardon ; afin que, reconnaissant que nous ne sommes que cendre et que (…) nous retournerons en poussière, nous méritions d’obtenir de votre miséricorde le pardon de tous nos péchés et les récompenses promises à ceux qui font pénitence. »
Entrer en Carême, c’est aussi se préparer à monter à Jérusalem avec Jésus, c’est commencer une route, en ne prenant que le nécessaire pour cette rude escalade : prière, pénitence et aumône. Voici tout l’équipement de celui qui s’apprête à suivre le chemin de Croix jusqu’au tombeau vide du Ressuscité. Entrer en Carême c’est enfin demander à Jésus de guérir notre cécité, de guérir les aveugles que nous sommes, pour ne pas risquer, comme nous prévient d’ailleurs Jésus, de tomber dans un trou et de ne jamais atteindre le but.
Nous voici à quelques jours du mercredi des Cendres. À nous de choisir : ce temps du Carême, voulons-nous y entrer ou allons-nous y tomber ? Dès maintenant, reprenons courage, et comprenons le sens profond de la pénitence chrétienne : ni un exploit sportif ; ni une pratique masochiste qui nous ferait rechercher la souffrance pour le plaisir ; ni une vieille coutume d’un autre âge qui, en réalité, ne peut rien changer à notre vie de tiédeur. Tout au contraire, le Carême est, selon la belle définition de Benoît XVI, un temps « où nous sommes invités à contempler le mystère de la Croix, à nous rendre “conformes au Christ dans sa mort”, pour opérer une profonde conversion de notre vie : nous laisser transformer par l’action de l’Esprit Saint, comme saint Paul sur le chemin de Damas ; mener fermement notre existence selon la volonté de Dieu ; nous libérer de notre égoïsme en dépassant l’instinct de domination des autres et en nous ouvrant à la charité du Christ. Le Carême est un temps favorable pour reconnaître notre fragilité, pour accueillir (…) la Grâce rénovatrice du Sacrement de Pénitence et marcher résolument vers le Christ. »
Que Notre-Dame de Compassion, la Mère des douleurs toujours fidèle, reste à nos côtés durant cette montée pénitentielle vers la lumière pascale !