Comment devenir acteurs de notre bonheur ?

Abbé Nick Rettino-Parazelli, FSSP · 2023-03-01 · Introibo n°175 — mars 2023

« Quel est l'homme qui veut la vie, qui veut voir des jours heureux ? » (Ps 33, 13)

Nous disons d’une chose qu’elle est bonne lorsqu’elle remplit la fonction pour laquelle elle a été faite. Nous sommes satisfaits en effet d’un couteau de cuisine qui coupe sans effort et nous le qualifions alors volontiers de « bon couteau ». Si cette chose remplissant la fonction pour laquelle elle a été faite est une personne, douée d’intelligence et de volonté libre, nous disons non seulement qu’elle est bonne, mais la personne elle-même pourra témoigner qu’elle est heureuse. Le secret du bonheur est donc tout simple. Il suffit de savoir pourquoi nous existons et de l’accomplir.

Comment découvrir ma raison d’être ? Faudra-t-il que chacun en fasse la découverte pour lui personnellement ? Ne peut-on pas, comme en bien des domaines, compter sur l’expérience de ceux qui nous ont précédés ? Déjà dans l’Antiquité, les philosophes grecs avaient bien senti que l’homme sera heureux s’il mène à son achèvement ce qui est en lui, et surtout ce qui lui est propre. Développer ses talents culinaires et sportifs est une bonne chose et contribue à rendre l’homme heureux, mais ce qui lui est le plus propre, c’est son intelligence par laquelle il peut connaître et sa volonté, par laquelle il peut vouloir, c’est-à-dire aimer. Connaître quoi ? Aimer quoi ? Ce qui seul peut satisfaire sa soif de connaître et ce qui seul peut combler son désir d’aimer : Dieu. Quelques centaines d’années après les Anciens, saint Ignace de Loyola pouvait donc préciser : l’homme est créé pour connaître, aimer et servir Dieu, et par là acquérir un bonheur éternel.

Face à cette sentence, certains se demandent néanmoins pourquoi chacun n’est pas maître de son bonheur, pourquoi notre fin nous est imposée de l’extérieur. Beaucoup ont peur de s’ennuyer déjà sur la terre en devant renoncer à tous les « plaisirs » qui ne sont pas compatibles avec le nom de chrétien, et de s’ennuyer plus encore au Ciel où nous passerons l’éternité à contempler une seule et même chose. Cette peur vient d’une notion appauvrie de la nature de Dieu.

Selon ses propres paroles à Moïse au buisson ardent, Dieu est « celui qui est ». (Ex 3, 14) De la même manière, il dira à sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, je suis celui qui suis et tu es celle qui n’est pas. » Parce qu’il n’y a que Dieu dans l’univers entier qui ne dépende d’aucun autre pour exister. Nous, nous avons reçu l’existence, nous avons reçu ce que nous sommes. Lui, Dieu, il est, un point c’est tout. « De toujours à toujours, toi tu es, Dieu. » (Ps 89, 2) Nous sommes par conséquent absolument dépendants de Dieu dans notre existence, non seulement au premier moment de notre vie, mais encore à chaque instant de notre pèlerinage sur la terre. Plus encore, le moindre de nos gestes n’est possible que par le Créateur, « car c’est Dieu qui produit en nous le vouloir et le faire ». (Ph 2, 13) Sans lui, nous ne pouvons pas même avoir une bonne pensée.

Si donc nous dépendons de Dieu pour notre existence ici et maintenant et tous les jours pareillement, et si même nos pensées, nos paroles et nos actions sont tributaires de sa puissance, il est on ne peut plus normal que tout cela trouve son achèvement en ce même Dieu. Car si « en lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être » (Ac 17, 28), en lui aussi tout cela doit aboutir. Il n’appartient pas au couteau de décider de sa fin, de sa raison d’être. Son concepteur l’a décidé pour lui. De même, ce n’est pas à l’homme de choisir sa raison d’être, mais il dépend vraiment de lui de le faire bien, de s’y donner pleinement, et par là d’atteindre le bonheur qu’il ne trouvera nulle part ailleurs, parce qu’il est fait pour cela et pour rien d’autre.

Que nous le voulions ou non, nous venons de Dieu et nous sommes faits pour lui. Nous avons tout reçu de lui dans un but précis. Usons de ce dont il nous a gratifiés pour revenir à lui de tout notre cœur. Contrairement aux animaux, nous avons une intelligence. Appliquons-la dès maintenant à ce que l’éternité ne suffira pas à scruter. Orientons surtout notre volonté vers ce dont nous ne pourrons jamais nous lasser. « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Co 10, 31) Nous marchons inexorablement dans cette direction. Autant bien le faire avec attention, avec cœur et, pourquoi pas, avec joie. Pensons - car il en est bel et bien ainsi - que chacune de nos pensées, paroles et actions vient de Dieu et y retourne. Demandons son aide au commencement, agissons sous son regard et offrons-lui les fruits.

Voilà une bonne créature, un bon humain, un bon chrétien ! Sachons quelle est notre origine, soyons conscients de notre destination et allons-y d’un pas assuré. Non à contre-cœur, non malgré nous, mais plutôt avec tout ce que nous avons et sommes. Le Carême est une portion d’autoroute de ce parcours vers Dieu. Redoublons de vigilance afin de devenir des acteurs joyeux de notre itinéraire et non des passagers mécontents qui subissent le voyage à leurs frais.