Est-ce Dieu, ou est-ce moi, qui me sauve ?
D’après le cardinal Charles Journet · 2023-09-01 · Introibo n°180 — septembre 2023
La réponse catholique, contre Pélage et Luther...
Peut-être sentez-vous que la réponse à donner à cette question, «Est-ce Dieu, ou est-ce moi, qui me sauve n’est pas simple. Si je réponds : « c’est Dieu qui me sauve alors me reviennent en mémoire la question de l’homme demandant ce qu’il devait faire pour avoir la vie éternelle et la réponse de Jésus à propos du commandement de l’amour de Dieu et du prochain : « fais cela et tu vivras ! ». Ou encore cette parole de saint Augustin : « Dieu qui t’a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi Mais si je réponds c’est moi qui me sauve », alors je me souviens de la parabole du pharisien et du publicain. Le pharisien qui présente à Dieu la liste de ses bonnes actions et condamne le pécheur son voisin, n’est finalement pas justifié. Dieu me sauve à 100% comme cause première, et je me sauve à 100% comme cause seconde. Mais attention à bien prendre la mesure de cette réponse et à ne pas croire qu’il y a comme un parallélisme, Dieu et nous agissant chacun de son côté. Les termes de « cause première » et de « cause seconde » sont là pour nous faire comprendre que, dans le bien en général, et dans l’œuvre de notre salut en particulier, Dieu est toujours cause première : c’est lui l’unique source du salut et de la grâce qui nous sanctifie. De plus, c’est encore lui qui donne à la cause seconde que nous sommes d’agir, en nous donnant de dire « oui » à la bonne action qui se fait, en présence de la tentation qui nous trouble.
Nous sentons bien alors que la réponse sera : les deux ! Dieu me sauve par sa grâce et je fais mon salut par mes bonnes actions. Bien. Mais cela n’est pas suffisant. Ce n’est pas 50% Dieu, 50 l’homme. Ou même 90% l’ l’autre. La réponse correcte sera alors - ’un et 10 Pour expliquer cela, le Cardinal Journet prend cette image. Vous et votre voisin êtes tous deux tombés au fond d’un puits.
Dieu vous tend sa main. Vous la saisissez mais votre voisin la refuse. Vous pourriez alors penser : l’acte par lequel j’ai été sauvé du puits, c’est bien « mon » acte. Dieu tendait la main aux deux, moi je l’ai prise et je suis sauvé ; mon voisin a refusé et il est condamné. Mais Journet va alors préciser. Oui, Dieu a tendu la main aux deux, mais il a fait autre chose encore. Au moment où il tendait la main à ces deux hommes qui étaient au fond du puits, dans leur cœur, Dieu agissait pour les pousser à prendre la main. Vous, vous n’avez pas brisé cet élan, vous avez laissé la grâce vous porter à prendre la main tendue… et Dieu vous a tiré du puits.
Mais votre voisin, lui, a répondu : Non, je ne veux pas, je me révolte, je n’ai pas besoin d’être aidé à sortir de ce puits… et il n’est pas sauvé. Ainsi, Journet conclut non seulement Dieu tend la main, mais Dieu est en chacun de nous pour nous porter à prendre la main. » Il est la cause première mais va également mettre en mouvement la cause seconde que nous sommes.
Cette manière de répondre à notre question initiale évite deux erreurs. Celle de Pélage : « l’acte bon vient de l’homme seul » ; et celle de Luther : « l’acte bon vient de Dieu seul car depuis le péché originel l’homme est pourri et ses actes ne peuvent l’aider. » Le salut est donc l’œuvre de Dieu comme cause première et de moi comme cause seconde, encouragé et comme mû par Dieu, mais toujours libre de saisir la main ou de la refuser. Car c’est bien là que réside le drame Si je ne peux être cause première dans la ligne du bien - car Dieu est cause première de toute chose - en revanche, l’homme a ce triste privilège de pouvoir être cause première dans la ligne du mal.
La seule chose que je peux faire tout seul, c’est briser la grâce que Dieu m’envoie, c’est refuser de répondre à cette sollicitation à saisir la main qu’il me tend. La réponse catholique à la question « qui me sauve ? » doit nous remplir de joie et de confiance. Elle doit nous rassurer Dieu est là qui me porte et soutient mes pauvres efforts. Je ne suis ni le premier ni le seul acteur de mon salut. Mais elle doit également nous rappeler l’importance de nos choix : la liberté de l’homme est une si grande chose qu’elle me permet de donner à Dieu mon pauvre acte d’amour qu’il vient mendier, de lui dire oui » et de saisir sa main, tendue jusqu’au dernier instant de ma vie, pour qu’il me sauve.
Ne craignez pas. C’est l’imagination de ce que sera demain et après-demain qui peut faire mal. Défendez-vous d’aller plus loin que du matin au soir et du soir au matin. En faisant chacun de ces voyages avec Dieu, avec Jésus, avec la douce Vierge, impossible qu’ils ne vous mènent pas au port, au vrai Port.
Pour les sacrifices de l’avenir : « Ne soyez pas inquiète du lendemain... à chaque jour suffit sa peine » (Mt 7,34)… Dieu ne donne que le pain quotidien, mais il le donne toujours, et avec surabondance. Abandonnez-vous donc à lui, et la paix renaîtra. … ’ Quand vous n’en pouvez plus, physiquement ou moralement, ne vous crispez pas, ne vous révoltez pas, ne réagissez pas, ne vous affolez pas : allez devant Lui comme une pauvre chose inerte, qui est à Lui, dont il peut faire ce qu’il voudra. Mais restez passive devant Lui. Il suffira parfois d’un seul instant pour que le contact du mystère de sa profondeur vous redonne, sinon toujours la lumière, du moins la paix, l’assurance d’être son enfant, et que ces souffrances sont celles qu’il bénit et par lesquelles il creuse dans votre âme des régions nouvelles pour venir y habiter.
Levez les yeux vers le ciel, et le bon Dieu qui vous aime et qui restera toujours près de votre cœur où que vous soyez, vous donnera sa paix divine, au milieu des épines. Tout est sombre ici-bas. Mais il y a tant de lumière dans le mystère de l’Incarnation, et tant de douceur pour chacun de nos cœurs.
Ne cédez jamais à la tentation d’être à l’égard de vous-même en dégoût : cela fait de la peine à Jésus. « Ô Seigneur donnez-moi de supporter mon âme et mon corps sans dégoût. » S’il vous aime, d’un amour qui panse toutes nos plaies, s’il y a, en nous, une âme rachetée par son sang, et qu’il désire mettre un jour dans son ciel, comment n’être pas confondu de tant de bonté ! Il faut, dit saint Thomas, s’aimer soi-même de charité — et aimer les autres comme soi. S’aimer de charité, cela se mendie ; c’est dire à Dieu Donnez-moi d’aimer ce que Vous y aimez, brûlez le reste.
Il y a deux manières de voir la vieillesse. Celle dont vous me parlez, et qui en effet est triste, car beaucoup de choses nous sont ôtées. Et il y a l’autre manière, celle qui est un appel à la pauvreté, au silence, à la vie contem plative. Et cette manière est bénie et toute lumineuse, c’est la première des Béatitudes de l’Évangile. Il faut demander à Dieu de la vivre dans la joie de la prochaine rencontre avec l’infinie miséricorde du Sauveur.
Nous ne sommes pas seuls. L’Amour est tout proche de nous ; s’il nous appauvrit, c’est pour nous enrichir incomparablement. De cela il faut lui dire MERCI. Et ne pas regarder nos torts et misères du passé, mais JÉSUS qui nous attend au bout de la route. En Lui je vous bénis.
Charles Journet, Comme une flèche de feu, extraits de lettres