La « voie de l’enfance spirituelle »
D’après Véronique Gay-Crosier · 2023-10-01 · Introibo n°181 — octobre 2023
avec sainte Thérèse de Lisieux
L’année 2023 marque le 150e anniversaire de la naissance de sainte Thérèse de Lisieux. À cette occasion, Madame Véronique Gay-Crosier, docteure en théologie, a rédigé un ouvrage sur cette grande sainte du XXe siècle : Thérèse de Lisieux… sainte. L’extrait qui suit est tiré de cette œuvre et traite de l’esprit d’enfance, doctrine chère à la petite Thérèse, et qui fait la gloire de tout chrétien.
Depuis juillet 1893, l’image de l’enfant filigrane les réflexions de Thérèse. […] Mais c’est en juillet 1895 qu’elle invente sa formule définitive : « Rester enfant, rester petit enfant ». (Lettre 178)
Au-delà de sa force poétique et psychologique, la prédilection de Thérèse pour le petit enfant recèle une profonde signification. Son choix se porte sur lui parce qu’on effleure à peine ses actions, pour majorer son attitude d’abandon confiant et persévérant. De même, ses rechutes, bien prévisibles, n’entament pas sa foi en l’amour de ses parents pour lui.
Par ailleurs, l’attitude de l’enfant synthétise parfaitement l’enseignement thérésien sur la juste et délicate conjugaison entre l’action de Dieu dans la grâce, et l’action de l’homme dans l’effort. Thérèse le développe auprès de sœur Geneviève, puis de sœur Marie de la Trinité : « Il faut faire tout ce qui est en soi, donner sans compter, se renoncer constamment, en un mot, prouver son amour par toutes les bonnes œuvres en son pouvoir. Mais à la vérité, comme tout cela est peu de chose... Il est nécessaire, quand nous aurons fait tout ce que nous croyons devoir faire, de nous avouer des "serviteurs inutiles", espérant toutefois que le bon Dieu nous donnera, par grâce, tout ce que nous désirons. C’est là ce qu’espèrent les petites âmes qui "courent" dans la voie d’enfance : Je dis "courent et non pas se reposent". » (Conseils et souvenirs recueillis par sœur Geneviève de la Sainte-Face)
« Consentez à être ce petit enfant ; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l’escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez monter même la première marche ! non ; mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume. [...] Mais si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre ». (Conseils et souvenirs relatés par sœur Marie de la Trinité)
« Faites ce que vous pourrez, détachez votre cœur des soucis de la terre et surtout des créatures, puis soyez sûre que Jésus fera le reste, il ne pourra permettre que vous tombiez dans le bourbier redouté... » (Lettre 241), ajoute-t-elle à une autre consœur. Elle-même agit « le mieux possible », sans concevoir pour autant que la sainteté soit toute dans l’ascèse. « Par la pratique de toutes les vertus », Thérèse s’applique du mieux qu’elle peut, comme si le salut dépendait d’elle, mais tout en ne l’espérant et ne l’attendant que de Dieu. À l’école de Thérèse, il n’y a nulle place pour la vertu sans la grâce, et réciproquement. De même, notre effort n’oblige pas l’aide de Dieu, puisque c’est lui-même qui a suscité cet effort. Il n’empêche que cet effort est indispensable de la part de l’homme.
L’abandon du petit enfant
L’abandon résulte de l’entrelacement de deux fils rouges, noués par l’homme lui-même : l’humilité sereine et entretenue dans la petitesse, et l’accueil confiant de la grâce divine. Thérèse en a trouvé la meilleure illustration dans l’allégorie du petit enfant, qui est animé de la conviction que jamais ses parents ne le laisseront - du moins durablement - livré à lui-même. Son abandon canalise toutes les attitudes chères à Thérèse, et envisageables uniquement avec un cœur « qui ne craint pas, qui s’endort et s’oublie / Sur le Cœur de son Dieu, comme un petit enfant ».
Partant, nous pouvons aisément admettre, à la suite de Thérèse, que « c’est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s’endormir sur le cœur de Jésus ! ... […] Le petit enfant va s’abandonner, il va croire que Jésus le porte, il va consentir à ne pas le voir et laisser bien loin la crainte stérile d’être infidèle (crainte qui ne convient pas à un enfant) » (Lettre 205). De fait, être un petit enfant implique « le renoncement à toute subsistance en soi pour ne dépendre que de Dieu ». Aussi bien, le petit enfant peut toujours s’arranger, ruser par amour et commettre de « petites sottises » - pour peu qu’il demande pardon à chaque fois. Il n’est pas question d’être un « nul décomplexé et qui assume » ; nous avons compris que ce n’est pas la griffe de Thérèse. Le petit enfant attend de ses parents de continuelles absolutions, tout en renouvelant sans cesse ses « efforts » - quand même ils sont « inutiles ».
Seul le petit enfant peut affirmer : « Pour moi je trouve la perfection bien facile à pratiquer, parce que j’ai compris qu’il n’y a qu’à prendre Jésus par le Cœur. » Ainsi, cette posture n’est concevable que dans un contexte d’amour : « l’abandon est le fruit délicieux de l’Amour ». Il ne va pas de soi pour autant : Thérèse reconnaît avoir « été longtemps avant de [s]’établir à ce degré d’abandon. Maintenant j’y suis, poursuit-elle ; le bon Dieu m’y a mise, il m’a prise dans ses bras et m’a posée là ». Elle n’en a plus bougé. Après avoir tourné ses mains vers le bas, en ramassant les « trésors », « épingles » et autres, elle a progressivement écarté les doigts pour laisser s’échapper ses mérites personnels, les garanties de son salut et les signes lui permettant de déceler la présence de Jésus en elle. Par-là, elle s’est allégée, tout en tendant les bras vers Jésus ; jusqu’à voler avec les ailes de Dieu, dans son amour.
in Thérèse de Lisieux… sainte, par Véronique Gay-Crosier, pages 207-210
Les saints se fêtent liturgiquement, mais ils se célèbrent aussi en rafraîchissant leurs enseignements dans nos esprits et dans nos cœurs. Le mardi 3 octobre, fête liturgique de sainte Thérèse de Lisieux, Madame Gay-Crosier donnera une conférence dans la continuité de son livre. Ce sera pour nous l’occasion d’approfondir notre connaissance de cette docteure de l’Église et de mettre peut-être en pratique ce dont elle a donné l’exemple.