« Dans ma chair, je verrai Dieu… » — Job face au mystère de la souffrance

Abbé Arnaud Evrat, FSSP · 2023-11-01 · Introibo n°182 — novembre 2023

Le juste Job face au mystère de la souffrance et de la mort

La souffrance et la mort font trop partie de nos vies pour que nous ne cherchions pas à trouver la clé de ce mystère. Dans la Sainte Écriture, le Livre de Job est comme une réflexion à plusieurs voix sur cette question : d’où vient ce mal ? pourquoi souffrons-nous ?

Pour ceux qui ne s’en souviendraient pas, rappelons en quelques lignes le contenu de ce livre de l’Ancien Testament. Job est un homme d’une grande probité, vertu et piété. Riche en troupeaux et serviteurs, il est généreux envers les pauvres. Mais Satan va accuser Job devant Dieu et prétendre que Job ne servirait plus l’Éternel s’il se trouvait dans l’affliction. Dieu va donc permettre au diable de le frapper pour prouver à Satan que son serviteur Job lui demeurera fidèle, même dans la souffrance. D’abord éprouvé dans ses biens et sa famille, Job ne se révolte pas contre la Providence divine. Satan l’afflige alors dans sa personne et sa santé, et le frappe d’un ulcère.

Job possède trois amis très philosophes qui vont raisonner avec lui sur l’origine de ses souffrances. Job répond à chacune de leurs paroles. Convaincu de son innocence, il maintient que ses souffrances ne pourraient être dues à ses péchés, et qu’il n’y a donc pas de raison que Dieu le punisse. Il refuse cependant et refusera obstinément de maudire Son Nom. Dans le dénouement du récit, Dieu condamne les amis de Job pour leur insistance à parler de manière erronée des motifs et méthodes de Dieu, et restaure finalement la fortune de Job qui dans tout cela « ne pécha point par ses lèvres ».

 Comme l’a expliqué saint Jean-Paul II dans sa lettre apostolique Salvifici Doloris, les amis de Job manifestent une conviction que l’on trouve aussi dans la conscience morale de l’humanité, à savoir : l’ordre moral objectif requiert une peine pour la transgression, pour le péché et pour le délit. À ce point de vue, la souffrance apparaît comme un « mal justifié ». Toutefois, Job conteste la vérité du principe qui identifierait systématiquement la souffrance avec la punition du péché personnel. Et il le fait en se fondant sur sa propre réflexion. Il est en effet conscient de ne pas avoir mérité une telle punition ; il montre au contraire le bien qu’il a fait dans sa vie. À la fin, Dieu lui-même reproche aux amis de Job leurs accusations et reconnaît que Job n’est pas coupable. Sa souffrance est celle d’un innocent ; elle doit être acceptée comme un mystère que l’intelligence de l’homme n’est pas en mesure de pénétrer à fond.

Le Livre de Job soulève de manière aiguë le « pourquoi » de la souffrance, il montre également que celle-ci frappe l’innocent, mais il ne donne pas encore pleinement la solution du problème. Cependant, après avoir élevé sa plainte vers le Ciel en des termes poignants (Jb 19,1-24) :

« Si je crie à la violence, pas de réponse ; si j’en appelle, point de jugement. Dieu a dressé sur ma route un mur infranchissable, mis des ténèbres sur mes sentiers. Il m’a dépouillé de ma gloire, ôté la couronne de ma tête. Il me sape de toutes parts pour me faire disparaître ; il déracine comme un arbre mon espérance. »,

Job s’écrit (Jb 19,25-27) :

« Je sais, moi, que mon Rédempteur est vivant, et qu’il se lèvera à la fin sur la terre. Alors, dans ce squelette revêtu de sa peau, dans ma chair, je verrai Dieu. Moi-même je le verrai ; mes yeux le verront, et non un autre. Mes reins se consument d’attente au-dedans de moi. »

Au plus profond du mystère de la souffrance et de la mort, nous voyons en ces quelques versets de l’Ancien Testament, qui en constituent comme un sommet, l’annonce d’une réponse à venir. Cette réponse, pour nous, disciples du Christ, nous apparait pleinement dans sa Passion et sa Résurrection et dans notre foi et notre espérance en la « résurrection de la chair ».

Ainsi, pour être en mesure de percevoir la vraie réponse au « pourquoi » de la souffrance, nous devons tourner nos regards vers la révélation de l’amour divin, source ultime du sens de tout ce qui existe. L’amour est la source la plus riche du sens de la souffrance, qui demeure toujours un mystère : nous sommes conscients de l’insuffisance et du caractère inadéquat de nos explications. Le Christ nous fait entrer dans le mystère et nous fait découvrir le « pourquoi » de la souffrance, dans la mesure où nous sommes capables de comprendre la sublimité de l’amour divin : « Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16). Ces paroles, prononcées par le Christ au cours de son entretien avec Nicodème, nous introduisent au cœur même de l’action salvifique de Dieu. Comme l’explique Jean-Paul II, « nous nous trouvons ici dans une dimension complètement nouvelle de notre thème. C’est une dimension différente de celle qui déterminait la recherche de la signification de la souffrance et, en un sens, l’enfermait dans les limites de la justice. C’est là la dimension de la Rédemption que semblaient déjà annoncer dans l’Ancien Testament, du moins selon le texte de la Vulgate, les paroles de Job le juste : « Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant, et qu’au dernier jour... je verrai mon Dieu... ». Si, jusqu’ici, nos considérations se sont concentrées avant tout et, en un sens, exclusivement sur la souffrance dans sa forme temporelle multiple (comme aussi les souffrances de Job le juste), les paroles de l’entretien de Jésus avec Nicodème rappelées ci-dessus concernent au contraire la souffrance dans son sens fondamental et définitif. Dieu donne son Fils unique afin que l’homme « ne périsse pas », et la signification de ce « ne périsse pas » est soigneusement précisée par les mots qui suivent : « mais ait la vie éternelle ». »

On peut dire qu’avec la Passion du Christ, toute souffrance humaine s’est trouvée dans une situation nouvelle. Cette situation, il semble que Job l’ait pressentie quand il disait : « Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant... », et qu’il ait orienté vers elle sa propre souffrance qui, sans la Rédemption, n’aurait pu lui révéler la plénitude de sa signification. Dans la Croix du Christ, non seulement la Rédemption s’est accomplie par la souffrance, mais de plus la souffrance humaine elle-même a été rachetée. Le Christ — sans qu’il ait commis aucune faute — s’est chargé du « mal total du péché ». L’expérience de ce mal a déterminé la mesure incomparable de la souffrance du Christ, qui est devenue le prix de la Rédemption.

Que ce mois de novembre nous donne de méditer sur notre condition de créatures mortelles, mais à la lumière de la Croix du Christ. Celle-ci jette une lumière salvifique sur la vie de l’homme, et en particulier sur sa souffrance, parce que, grâce à la foi, la Croix du Christ nous rejoint en même temps que la Résurrection. En effet, les témoins de la Passion du Christ sont tout à la fois témoins de sa Résurrection. Saint Paul écrit (Phil. 3, 10-11) : « Il s’agit de le connaître, lui, avec la puissance de sa Résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort, afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts. »


à lire: saint Jean-Paul II, Salvifici Doloris, 11 février 1984