Le mystère de Noël

Abbé Arnaud Renard, FSSP · 2024-01-01 · Introibo n°184 — janvier 2024

Un contraste et un mouvement

Lux in tenebris lucet. La lumière luit dans les ténèbres. Si nous fêtons Noël au cœur même de l’hiver, au moment où les jours sont si courts mais qu’ils commencent à rallonger, c’est justement parce qu’aujourd’hui une lumière vient nous éclairer.

Au cœur de l’hiver, nous accueillons Celui qui est par nature, mais aussi en son dessein salvifique, la Vraie Lumière : Il est la lumière éternelle en son être divin, Il est la Lumière des nations par son Incarnation et sa manifestation à la face du monde. Nous contemplons ainsi deux aspects du mystère de Noël : un contraste et un mouvement. D’une part la clarté qui s’oppose aux ténèbres, les fend et les dissipe ; d’autre part la descente, la venue en notre monde, de l’Enfant-Dieu.

Quant au mouvement d’abord, il faut le bien entendre, car si Dieu en personne semble se déplacer, si Dieu entre dans notre temps en assumant l’humaine nature, pourtant le Verbe fait chair ne prend pas congé de la Trinité Sainte : le Fils ne se sépare pas du Père lorsqu’il naît de la Vierge Marie. Comme l’écrit saint Thomas d’Aquin, la personne divine commence d’être là où elle était déjà, mais selon un mode nouveau. Car notre grand Dieu est partout, immense et adorable. En chaque réalité créée, Dieu agit, lui communiquant la moindre parcelle d’être, le plus petit degré de perfection. Et pourtant, voilà qu’en la nuit de Noël, Celui qui soutient l’univers, voilà que Dieu, par le mystère de son Incarnation, naissant dans la crèche de la Vierge Marie, se trouve dès lors en notre monde selon une modalité nouvelle. C’est l’incroyable nouveauté, c’est la bonne nouvelle que célèbrent à l’envie les chœurs angéliques. Le Père a tant aimé les hommes qu’il leur envoie et leur donne son Fils, celui qu’éternellement il engendre de sa propre substance. Les trente-trois années que le Seigneur passera au milieu des hommes, constituent la mission visible du Verbe : elle commence à Noël où paraît enfin celui après Lequel les siècles soupiraient. Saint Thomas distingue la venue du Verbe en notre chair, de cet autre avènement du Seigneur qu’opère en nous la grâce. Sans pour autant subordonner l’Incarnation au don de la grâce, saint Thomas précise que la mission visible de Jésus, son envoi parmi les hommes, sa naissance en cette Nuit bénie, est finalisé par sa mission invisible, cette venue toute personnelle, silencieuse et secrète, que Dieu opère en chacun de nous par sa grâce. Si nous célébrons la naissance du Christ, encore faut-il demander à Dieu qu’elle atteigne pour nous sa finalité sanctifiante : que Jésus naisse encore en notre âme et que sa grâce nous change, tout comme le Seigneur, par sa nativité, est venu transfigurer la grotte obscure et sombre.

Cette opposition vive entre l’obscurité glacée de la nuit de Judée et la chaude et lumineuse atmosphère qui entoure la Sainte Famille désormais constituée, ambiance unique que nos crèches domestiques s’ingénient à faire revivre en chacun de nos foyers : douceur, silence et joie. Il existe en toute crèche quelque chose de l’enfance innocente, de l’angélique insouciance des cœurs en qui tout est pur. Jésus fend les siècles pour nous apporter tout cela. Jetons un regard sur ce que saint Thomas dit des mystères de la vie du Christ, et plus directement du mystère de sa naissance : le Docteur Angélique s’y arrête longuement sur la question du moment de l’Incarnation rédemptrice. Pourquoi avoir tant tardé, pourquoi tant de siècles, et tant de patience exigée ? Voici la réponse qu’il apporte : c’est que l’humanité devait prendre conscience par cette longue attente de la misère en laquelle elle coulait péniblement sa médiocre existence. Il va plus loin encore : si Jésus est né au temps qu’il a choisi, non pas avant, non pas après, c’est que ce point du temps concentrait parmi les hommes la plus totale obscurité : ignorance et débauche, violence et crimes en tout genre. Comme elle devait mieux étinceler, en ces temps tellement sombres, la pure clarté qui jaillit de Jésus, de sa doctrine autant que de sa vie. Les temps que nous vivons ne sont donc pas les pires. Oh, par bien des côtés, nos temps concurrencent ces époques antiques et tristement obscures. Mais si les temps sont plus noirs, la lumière que le Seigneur déverse n’en brillera que mieux, son éclat, sa splendeur toucheront plus intimement les âmes qui n’en peuvent plus du brouillard ambiant où elles vont à tâtons : brouillard de ces demi-vérités, de ces demi-mensonges, brouillard des compromis en tous genres dans nos métiers, dans nos cités. Comme au contraire elle est douce, la claire et bienfaisante lumière qui à Noël transperce la nuit pour atteindre et illuminer tous les cœurs : vérité et charité du Christ.

C’est au berceau de l’Enfant-Dieu qu’il nous faut aller prendre feu. Demandons-lui cela humblement : sa douceur et sa simplicité, sa patience et son innocence, sa bonté et sa charité. Et ensuite, torches vivantes, nous nous disperserons dans la nuit, afin d’aller illuminer, brûlants comme braise, la froidure grise de ce monde sans Dieu. Mouvement et contraste. Tout comme le Verbe venant du Ciel en la terre, de ce petit ciel qu’est la crèche, nous sortirons à notre tour, sans garder jalousement surtout les trésors reçus en la nuit de Noël, pour les offrir à notre prochain. Le contraste n’en sera que plus beau : celui de la Lumière du Christ se répandant, pour éclairer, pour réchauffer la nuit obscure et froide, par votre charité inventive et joyeuse…