La joie spirituelle naît de l'amour de Dieu

Abbé Stefan Reiner, FSSP · 2024-03-01 · Introibo n°186 — mars 2024

Offrir de bon cœur nos sacrifices

Dans l’Évangile du mercredi des Cendres, nous avons entendu ces paroles de Jésus : « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste. » Et de même au beau milieu du Carême la liturgie s’écrie : « Lætare, réjouis-toi, Jérusalem ; tressaillez de joie avec elle, vous qui avez été dans la tristesse, afin que vous exultiez et soyez rassasiés. »

À première vue, nous pourrions trouver un peu étrange que l’Église nous encourage à la joie à un moment où elle nous appelle également à regretter nos fautes et à faire pénitence, à nous réjouir en ce temps liturgique où elle nous exhorte à nous priver de certains plaisirs. Et que dire du temps de la Passion, qui constitue comme le point d’orgue du Carême et qui met sous nos yeux la souffrance et la Croix de Jésus. En réalité, il n’y a pas ici d’incohérence, car le renoncement, le sacrifice et le fait de porter notre croix à la suite du Christ, ne sont pas, en eux-mêmes, les raisons de notre joie. Il ne s’agit pas d’aimer ces épreuves, de ressentir de la joie parce qu’il nous est demandé de faire pénitence et de porter notre croix. Mais le Carême a un but et sa valeur ne réside pas dans les actes de pénitence en eux-mêmes, mais dans l’intention, dans le motif, qui nous pousse à les poser. Déjà, lors du dimanche de la Quinquagésime, juste avant d’entrer en Carême, nous avons entendu saint Paul expliquer aux Corinthiens que les plus grandes actions humaines n’ont aucune valeur si elles ne sont pas accomplies par amour : « si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. » (1 Cor. 13, 1-13)

Il est donc naturel de trouver difficile le renoncement, le sacrifice et la croix, surtout quand on se limite à regarder ces actes en eux-mêmes et lorsque l’on reste focalisé sur tous les plaisirs dont ils nous privent. Envisagés comme cela, les efforts du Carême sont, au mieux, comparables à des exploits sportifs qui permettent, comme lors d’un marathon, un certain dépassement de soi. Mais le danger est grand de manquer alors le but recherché, qui était de donner au Seigneur la première place, avant ce que le monde nous propose, et de lui témoigner que notre amour pour lui est plus grand que le plaisir que nous procure ses créatures et que la recherche du confort dans nos vies. Ne soyons pas surpris si les sacrifices, et la pénitence en général, nous semblent difficiles. Mais rappelons-nous plutôt que c’est une erreur de nous en attrister, au lieu de nous réjouir de pouvoir faire cela pour le Seigneur, par amour pour lui.

L’Évangile du dimanche de Laetare (4ème dimanche de Carême ; Jn 6,1-15) peut nous aider à mieux comprendre cela. Il y est question d’un jeune garçon : « André dit à Jésus : "Il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons". » Apparemment, il était le seul parmi les cinq mille personnes que comptait cette foule, à avoir pensé à prendre des provisions avec lui. Mais alors que cette longue journée touchait à sa fin et que ce jeune garçon était sans doute impatient de manger son pique-nique, l’apôtre André vient le lui prendre... Bien que l’on ne dise rien de plus à son sujet, il est difficile d’imaginer qu’après avoir vu et entendu Jésus, ce jeune garçon n’ait pas donné de bon cœur ses poissons et ses pains et qu’André ait été obligé de le forcer. On imagine plutôt que ce garçon, rempli d’admiration et d’amour pour Jésus, se réjouit de savoir que le Seigneur allait recevoir ces petites provisions. Et combien grande a dû être ensuite sa joie en voyant ce que le Seigneur fit de son humble offrande. Ce petit sacrifice du jeune garçon n’est mentionné qu’en passant dans l’Évangile, mais il est le point de départ indispensable de ce grand et si célèbre miracle de la multiplication des pains opéré par Jésus. Le garçon donne ses provisions, il va lui-même en être nourri, mais, avec lui, les milliers de personnes qui l’entourent. Il n’y avait certainement aucune tristesse dans le cœur de ce jeune garçon lorsqu’il fit ce petit sacrifice, mais bien plutôt la joie d’avoir donné quelque chose à son Seigneur bien-aimé, puis l’admiration pour ce que le Seigneur fit avec son humble cadeau. L’-Évangile nous enseigne donc ici à fixer nos yeux sur Celui pour qui nous nous sacrifions, et qui dans son infinie bonté peut faire que notre offrande se change en grâces pour beaucoup.

Il ne s’agit pas ici de faire un calcul mathématique, c’est-à-dire de se sacrifier en se disant que nous finirons bien par recevoir plus que ce que nous avons donné. Ce n’est pas pour obtenir une récompense que nous donnons ou que nous aimons, mais parce que Dieu nous a donné le premier, parce qu’il nous a aimés le premier.

Saint Thomas d’Aquin enseigne que la joie spirituelle naît de l’amour de Dieu. L’amour sincère et la joie profonde vont de pair. Notre joie prend donc sa source dans l’amour de Dieu, sans lequel le monde, avec toutes ses difficultés, ses problèmes et ses croix, ne peut être correctement compris et accepté. Les joies que le monde nous offre ne peuvent rivaliser avec cette joie spirituelle. L’agitation du monde avec ses plaisirs et ses divertissements, n’est souvent qu’un anesthésiant qui cherche à nous faire oublier que tout passe et finira dans la tombe. La joie issue de l’amour de Dieu, en revanche, se sait toujours en sécurité. Cette joie sait contempler le monde et les biens que Dieu a créés pour nous, mais ne ressent pas de peine à les rendre à celui qui nous les a donnés. Même s’il me faut traverser ténèbres et souffrance, je me sais en sécurité dans la main de Dieu. Le véritable optimisme chrétien, la véritable joie chrétienne, trouve sa source dans les sacrements et se nourrit des innombrables grâces divines.

Prenons exemple sur le jeune garçon de l’Évangile : donnons sans compter, sans attendre de récompense, avec un cœur joyeux et un amour authentique, en faisant confiance à Dieu qui est capable de faire de grandes choses même avec la plus petite offrande, avec le plus modeste sacrifice.