Bienheureux Apollinaire Morel

Abbé Jacques Rime · 2024-06-01 · Introibo n°189

À la découverte du martyr fribourgeois

A l’occasion du pèlerinage du mois dernier de Posat à Montban, plusieurs ont entendu parler pour la première fois d’un bienheureux originaire du village de Posat. Une bonne occasion de présenter aux lecteurs ce martyr « de chez nous » !

Rien ne prédestinait le capucin fribourgeois Apollinaire Morel (1739-1792) à mourir martyr à Paris, où il s’était rendu l’année précédant la prise de la Bastille pour se préparer à devenir missionnaire au Proche-Orient.
Originaire de Posat mais vivant à Seedorf, le bienheureux Apollinaire est baptisé le 12 juin 1739 à l’église paroissiale de Prez-vers-Noréaz sous le nom de Jean-Jacques Morel. Son oncle, l’abbé François-Joseph Morel, sera depuis 1752 curé de Belfaux. Il est fort probable qu’il enseigne à son neveu les rudiments des études. Ce dernier fréquente ensuite le collège Saint-Michel de Fribourg.
Jean-Jacques Morel manifeste le désir d’entrer chez les capucins, un ordre fortement implanté en Suisse. C’est à Zoug que le jeune homme, devenu frère Apollinaire, accomplit son noviciat. Il y prononce ses vœux le 26 septembre 1763. Le 22 septembre 1764, il est ordonné prêtre à Russy FR, dans la chapelle attenante à la résidence de campagne de Mgr Joseph-Nicolas de Montenach, l’évêque de Lausanne.

De Sion à Romont, en passant par Bulle et Porrentruy 

Après avoir achevé ses études au couvent de Lucerne puis de Sion, le jeune père connaîtra le sort de ses frères en religion, qui changeaient souvent de couvent. Apollinaire sera actif à Sion, à Porrentruy, la ville du prince-évêque, puis à Bulle et Romont. Ses compétences intellectuelles le feront nommer professeur de théologie et de philosophie à Fribourg (1774-1780) puis il sera Père vicaire à Sion et à Bulle.
On pourrait penser que la vie d’Apollinaire Morel se passa dans la tranquillité franciscaine. Il n’en fut rien. Comme l’écrit son biographe le Père Candide Clerc, « la calomnie est l’arme que Satan a choisie pour passer le saint religieux au crible ». À Bulle, il connut des problèmes parce qu’il avait été nommé précepteur des enfants du bailli. Sa nouvelle charge ne plut pas à tous les bourgeois de la ville, peut-être remontés contre le gouvernement cantonal (on était au lendemain de l’insurrection Chenaux menée contre les patriciens de Fribourg). Mais c’est à Stans que les tensions furent à leur comble.
A Stans, Apollinaire Morel occupe une fonction stratégique. Il dirige l’école latine du bourg (le futur collège des capucins). Un groupe de citoyens lui reprochent son hostilité à la philosophie des Lumières. Deux pièces de théâtre données à carnaval 1787 se moquent des capucins et présentent Apollinaire comme « Maître oreille d’âne ». Diverses calomnies sont versées à son compte. Les attaques sont rudes et le religieux est marqué par elles. En 1792, dans des lettres qu’il écrit depuis Paris peu avant sa mort, on voit que la blessure est restée vive.

En mission en Syrie

Que faire ? Au couvent des capucins de Lucerne, Apollinaire rencontre le provincial des capucins de Bretagne. Les religieux de la province de Bretagne avaient la responsabilité de diverses résidences au Liban et en Syrie. Le capucin malheureux décide de rejoindre cette lointaine mission. Le changement serait alors complet face au climat de suspicion régnant en Suisse centrale.
À Paris où il se prépare à la Syrie, Apollinaire Morel loge au couvent du Marais. À ce moment, le projet d’Orient s’estompe face à une autre urgence, la réforme de la province des capucins de Paris. Mais le projet ne peut se réaliser car la Révolution ferme les couvents. Le capucin suisse se charge alors de l’aumônerie des catholiques de langue allemande en résidence à Paris. Il rassemble ses ouailles dans une chapelle de l’église Saint-Sulpice.
Au commencement, la Révolution n’était pas anti-religieuse. Les prêtres devaient cependant prêter serment à la Constitution civile du clergé, qui empiétait très largement sur l’indépendance de l’Église. Apollinaire Morel refuse le serment, tout comme le curé de Saint-Sulpice. Il ne peut plus rester dans cette église. Le religieux devient précepteur durant quelque temps puis exerce clandestinement le ministère.

Massacre de la Garde suisse et prison

En été 1792, le climat à Paris était extraordinairement tendu. La guerre avait été déclarée contre l’Autriche. On se méfiait des prêtres insermentés, considérés comme une cinquième colonne prête à collaborer avec l’ennemi. La monarchie était à l’agonie. Le mois d’août voit le massacre de la Garde suisse et la mise en prison de nombreux prêtres insermentés. 
Dans la nuit du 13 au 14 août, Apollinaire est au chevet d’un mourant. Il est découvert par des révolutionnaires qui, pour lors, le laissent tranquille. Ayant accompagné le moribond jusqu’à la fin, Apollinaire gagne une église. Il célèbre sa dernière messe, « afin, dit-il, dans sa dernière lettre, de faire provision de nouvelles forces pour livrer courageusement le combat des martyrs ». Le religieux est sans illusion sur son sort. Pour éviter des ennuis aux personnes qui le logeaient, il se présente de lui-même aux commissaires du quartier.


Les victimes de septembre

Apollinaire est enfermé dans l’ex-église des Carmes devenue prison, où de nombreux prêtres, clercs, religieux et trois évêques croupissaient dans la chaleur suffocante de l’été. Le capucin se signala par son dévouement envers ses compagnons d’infortune. Selon les dispositions de l’Assemblée nationale, le sort des prêtres insermentés était l’exil, mais dans le climat insurrectionnel de 1792, les autorités légitimes ne purent (ou ne voulurent pas) empêcher des mouvements de vengeance face aux mauvaises nouvelles venant des frontières. Le dimanche 2 septembre, plus de 110 hommes sont tués à la prison des Carmes. Comme beaucoup d’autres, Apollinaire est massacré après un simulacre de procès sur le perron conduisant au jardin.
L’Église procéda à une enquête rigoureuse sur les victimes de septembre à la prison des Carmes et ailleurs. Le pape Pie XI déclara martyrs et bienheureux 191 d’entre elles. Leur béatification eut lieu à Rome le 17 octobre 1926. Parmi eux, le capucin fribourgeois Apollinaire Morel. Pour rendre hommage au Père Apollinaire, on peut visiter la chapelle de Posat, son lieu d’origine, ou bien entrer dans la chapelle de l’université de Fribourg. Elle est dédiée conjointement à Marie, Siège de la Sagesse, et au bienheureux Apollinaire.

in Disciples aujourd’hui, n°9 sept. 2018
avec l’aimable autorisation de l’auteur