L'Église n'est pas une démocratie

Abbé Nick Rettino-Parazelli, FSSP · 2025-05-01 · Introibo n°199 — mai 2025

Au moment du Conclave, porter un regard de foi

En tant qu'institution divine, l'Église suscite les plus grandes espérances pour faire de ce monde un monde meilleur ; en tant qu'institution humaine, il peut arriver qu'elle déçoive ceux qui avaient mis en elle un espoir parfois trop humain ou trop idéaliste. En ce mois qui verra l'élection d'un nouveau pape, il est bon de rappeler que notre regard sur l'Église du Christ doit être un regard de foi.

«Le terme "Église" […] provoque immédiatement des réactions de défense chez la plupart de nos contemporains », déclarait le cardinal Joseph Ratzinger dans une conférence donnée à Rimini en 1990 et intitulée : « Une société à réformer sans cesse ». Autant chez les catholiques "de droite" que chez les catholiques "de gauche", on entend s’élever des plaintes à propos de l’Église. « Les raisons en sont fort diverses, continue le futur pape Benoît XVI, opposées même, selon les cas : d’aucuns souffrent de ce que l’Église se soit trop conformée aux paramètres de ce monde, d’autres sont contrariés de l’en voir toujours aussi étrangère. » Ce à propos de quoi tout le monde est d’accord, c’est que l’Église a bien besoin d’une réforme. "Ecclesia semper reformanda – l’Église est toujours à réformer" aurait dit saint Augustin. Mais comment s’y prendre ?

Que nous soyons "progressistes" ou "traditionalistes", nous sommes bien les fils de notre époque, les fruits des temps actuels. Aussi réactionnaires que nous prétendions être, nous avons tous cette tendance à appliquer aux choses sacrées des critères profanes. Bien que nous reconnaissions l’origine divine de l’Église, nous n’hésitons pas à plaquer sur elle des considérations très humaines. Cela se comprend aisément. Au sein d’un monde où les croyances et les mœurs évoluent dans une direction si douteuse, l’Église « pourrait apparaître comme une petite île de vie meilleure, une petite oasis de liberté, où l’on pourrait se retirer de temps à autre. L’irritation contre l’Église, la déception à son égard, ont donc un caractère spécifique, puisque l’on attend d’elle plus que des autres institutions terrestres. » Nous attendons d’elle plus que des autres institutions terrestres, mais souvent pas différemment des autres institutions. « De même que dans le domaine politique l’on voudrait finalement construire un monde meilleur, ainsi pense-t-on que la première étape en serait peut-être l’instauration d’une Église meilleure ». C’est ainsi qu’il peut nous arriver de penser que nous allons, par notre génie et notre énergie, réformer l’Église, comme s’il s’agissait en fait d’une organisation comme une autre.

La fin ne justifie pas les moyens

Par une telle attitude, nous montrons bien qu’au fond nous ne sommes pas tellement différents de ceux qui veulent changer l’Église de fond en comble. La direction souhaitée n’est certes pas la même, mais les moyens invoqués ont un air de famille : ce sont toujours des moyens humains. « "Commençons toujours", disons-nous. Et, souvent, c’est dit avec la présomption ingénue de l’esprit éclairé, persuadé que les générations précédentes n’ont pas bien saisi le problème, ou qu’elles se sont montrées trop pusillanimes et bien peu éclairées. Nous, par contre, nous possédons finalement aussi bien le courage que l’intelligence. » 

C’est un peu court. Que les réformes aillent dans un sens ou dans l’autre, « tout ce que les hommes font risque d’être défait par d’autres. Tout ce qui émane d’une appréciation humaine peut ne pas plaire à d’autres. Tout ce qu’une majorité décide peut être abrogé par une autre majorité. Une Église qui repose sur les décisions d’une majorité devient une Église purement humaine. Elle se voit réduite au niveau du faisable et du plausible, de tout ce qui résulte de l’action, des intuitions et des opinions personnelles. L’opinion vient se substituer à la foi. » Même si nous "pensons bien", que nous voulons la seule Église que Jésus-Christ a voulu et veut, il ne nous est pas permis d’y parvenir par n’importe quel moyen, mais par ceux-là seuls que Jésus-Christ a voulus et veut.

L’essence de la véritable réforme

« Dans l’Église, plus on étend le domaine des choses que l’on décide et réalise de soi-même, plus elle devient étroite pour nous tous. Sa dimension de grandeur et de libération n’est pas constituée par ce que nous réalisons nous-mêmes, mais par ce qui nous est donné à tous, ce qui ne vient pas de notre volonté et de notre inventivité, mais au contraire de ce qui est plus grand que notre cœur, de ce qui nous précède et qui vient à nous ». D’une certaine manière, l’Église n’est pas tant à construire qu’à recevoir, un peu comme Adam qui n’a pas choisi Ève mais qui l’a accueillie comme un cadeau de son Père. 
Évidemment, les humains ont un rôle à jouer dans l’édification de l’Église, mais ce rôle est relativement limité. Le cardinal Ratzinger utilise une image inspirée de Michel Ange pour l’expliquer : « Avec son regard d’artiste, Michel Ange voyait déjà dans la pierre qu’il avait sous les yeux le modèle attendant secrètement d’être libéré et mis en lumière. Selon lui, la tâche de l’artiste consistait uniquement à ôter ce qui recouvrait encore l’image, et le véritable acte artistique à remettre en lumière et en liberté, et non point à produire. » 
« Cette même idée […] se trouvait déjà chez saint Bonaventure, qui explique le chemin par lequel l’homme devient véritablement lui-même. […] Le sculpteur ne fait pas quelque chose. […] Au contraire, il opère une "ablatio", qui consiste à éliminer, à ôter ce qui n’est pas authentique. […] Pareillement, l’homme aussi, pour que resplendisse en lui l’image de Dieu, doit avant tout et par-dessus tout accueillir cette purification par laquelle le sculpteur, c’est-à-dire Dieu, le libère de toutes les scories qui obscurcissent son véritable aspect et le font apparaître simplement comme un grossier bloc de pierre, alors qu’il est habité par la forme divine. Si nous avons bien compris cette image, nous pouvons aussi l’utiliser comme guide pour la réforme ecclésiale. »
L’Église étant une réalité organique, vivante, elle se développe et grandit. « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui aurait jeté du grain en terre : qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment. » (Mc 4, 26-27) Le jardinier assiste presque passif à la croissance de la plante. Il peut y adjoindre un tuteur, il devra sans doute arroser, émonder, mais l’essentiel ne vient pas de l’homme.
« L’activiste, qui toujours veut agir, place sa propre activité au-dessus de tout. Il limite donc son horizon au domaine du faisable, de ce qui peut devenir objet de son action. […] L’"ablatio" première et fondamentale, nécessaire à l’Église, c’est l’acte de foi toujours neuf : il fait éclater les limites du fini et ouvre ainsi l’espace qui nous permettra d’atteindre jusqu’à l’Infini. » 

L’Église nous dépasse à un point que nous ne pouvons pas imaginer. Rien d’humain ne lui est proportionné. C’est pourquoi seule la foi surnaturelle peut saisir quelque chose de l’Église. C’est aussi pourquoi toutes nos attitudes envers l’Église ne doivent être inspirées que par la foi. Notre action, aussi empreinte de bonne volonté soit-elle, risque de se transformer en ingérence dans une œuvre qui, en fin de compte, ne nous appartient pas. L’Église peut être l’objet de notre attention et de nos soucis, mais pas de nos inquiétudes, car elle est dans la main d’un plus fort. 

Le Christ a promis qu’il serait avec son Église tous les jours jusqu’à la fin du monde. (Cf. Mt 28, 20) Il a établi Pierre comme une pierre solide sur laquelle fonder son Église et il a promis que les portes de l’Enfer ne prévaudraient jamais contre elle. (Cf. Mt 16, 18) C’est un dogme de la foi catholique que l’Esprit-Saint assiste son Église et la guide vers le port très sûr du salut.
Voilà la réforme de l’Église à laquelle il faut travailler : c’est la réforme de notre propre regard sur l’Église. Mon intelligence peine à voir la main de Dieu à l’œuvre dans l’Église ? Tant mieux, car c’est le propre de la foi que d’atteindre des réalités qui ne sont pas accessibles à ma seule raison. « La pensée scientifique moderne n’a cessé de nous emprisonner toujours davantage dans le positivisme, nous condamnant ainsi au pragmatisme », tandis que la foi nous conduit au-delà des apparences. « L’Église faite par nous a finalement une saveur de "nous-mêmes" […] Ce n’est pas d’une Église plus humaine dont nous avons besoin, mais d’une Église plus divine au contraire ; c’est alors seulement qu’elle sera aussi vraiment humaine. »