La « Pastorale de Noël » de Marc-Antoine Charpentier à Fribourg
Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre · 2025-12-01 · Introibo n°205 — décembre 2025
Cette année, pour la veillée précédant la messe de minuit le 24 décembre au soir à la Basilique Notre-Dame, une petite scène de Noël sera présentée aux fidèles. A la différence des dernières années, où nous avions proposé un conte entrecoupé de chants de Noël, il s’agira cette année d’une « Pastorale de Noël » de Marc-Antoine Charpentier. Une sorte « d’opéra sacré », en français, composé en 1684. Les « acteurs » seront donc des adultes (chanteurs ou non) et des enfants. Voici une présentation de cette œuvre magnifique et le texte pour déjà entrer dans le mystère de Noël.
À la fin des années 1660, un certain Marc-Antoine Charpentier, compositeur encore peu connu, rentré d’un long séjour en Italie, se voit proposer un appartement dans l’hôtel particulier de la famille de Guise. C’est dans cette maison, située en plein cœur de Paris, rue du Chaume, à l’emplacement de l’ancien hôtel de Clisson dont on voit encore aujourd’hui la porte majestueuse, que Charpentier va bénéficier pendant près de vingt ans du soutien de cette riche famille. A la tête de cette maison, Marie de Guise, est une femme cultivée, indépendante, dont les choix artistiques et intellectuels sont tout à fait exceptionnels. Nombreux sont les artistes qui vont bénéficier de son mécénat (Pierre Corneille, Malherbe, Tristan L’Hermite, La Fontaine, Charpentier…).
L’influence de Mlle de Guise se manifeste également au travers des textes qu’elle fait mettre en musique. Le drame de la mort du petit Louis-Joseph, dernier héritier mâle de cette lignée, en 1675, marque un tournant. Dès lors, la figure de l’Enfant Jésus prend une place considérable dans la piété de cette famille, qu’il s’agisse des offices religieux, du soutien aux institutions charitables, ou de la place réservée à la fête de Noël. C’est dans ce contexte que naît la Pastorale sur la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ (ref. H.483). Le genre de la pastorale (une œuvre qui évoque la nature, la campagne ou la vie rurale), a fortiori en langue française, est alors rarement utilisé pour évoquer la Nativité. Là encore, la contrainte imposée au compositeur donne naissance à une œuvre qui détonne, à la croisée des genres profane et sacré, du populaire et du savant, de l’ingénuité et de la gravité. En un sens, l’œuvre se rapproche de ces « mystères sacrés », ce théâtre médiéval interprété dans les église ou sur les parvis qui mettait en scène des récits bibliques et des vies de saints.
L’usage du français dans une pièce si profondément religieuse rattache aussi l’œuvre de Charpentier au grand courant de littérature et de musique spirituelle en français, illustré par Jean Racine. Les bergers, principaux acteurs du genre pastoral, sont présents dans l’œuvre de Charpentier, mais les anodines scènes galantes ont été remplacées par la figuration de l’avènement du Sauveur. C’est toutefois par l’intermédiaire de ces personnages que le lien entre l’univers pastoral et le mystère divin s’opère, sans la moindre fracture, un peu comme dans nos crèches napolitaines ou provençales où tous les métiers, tous les âges et toutes les conditions se trouvent unis autour de l’Enfant-Dieu. Pendant au moins trois années, de 1684 à 1686, à chaque Noël, Charpentier offrit une pastorale à Mlle de Guise, interprétée par les musiciens de l’hôtel. Dès 1685, Charpentier a repris la Pastorale H.483 en concevant deux autres versions (H.483a et H.483b) de la seconde partie de l’œuvre. Ces versions successives, loin d’être des reprises d’un même thème, mettent en musique des propos chaque fois singuliers. Nous ignorons toutefois l’identité de l’auteur du texte, en tous points magnifique, construit comme une sorte de grand sermon imagé, où des passages de libre invention alternent avec des citations de la Bible (Évangile selon saint Luc, Livre d’Isaïe).
La première partie de la pastorale est toute de solennité. Les protagonistes évoquent l’état de l’humanité pénétrée par le péché, la violence, la nuit, la mort et, dans cet extrême dénuement, en appellent au signe divin porteur de lumière, de paix, de justice et de rédemption. Jamais Charpentier n’a usé avec autant de soin du jeu instrumental, du contraste entre la ténuité du récitatif et la plénitude du chœur, et surtout du silence, trouvant son sens le plus pur après les mots de l’Ange : “Le Verbe auteur de tout vient prendre ici naissance, que tout se taise à sa présence”. La première scène se termine par une symphonie qui illustre les paroles du prophète Isaïe, “Cieux, répandez votre rosée”.
Pour la seconde partie, nous avons choisi pour notre veillée de Noël, la seconde version composée par Charpentier (H.483a) : elle développe le moment de la Nativité proprement dite. L’Ancien accueille les bergers et les exhorte à l’adoration du “Dieu naissant”. Alors que les bergers et bergères sont “dans la crèche”, le texte met en contraste la majesté de l’Enfant et la pauvreté du lieu. Nous retrouvons dans cette scène les éléments naïfs et populaires dont la première partie de l’œuvre s’était complètement éloignée. Quoi de plus attendrissant que ces bergers s’émouvant du froid qui règne dans la crèche, évoquant la chaude haleine du bœuf et de l’âne, s’apercevant finalement que seul l’amour porte en lui la chaleur nécessaire pour combattre les rigueurs du temps ! Ici, le geste musical participe de la même imagerie populaire que peintres et décorateurs de tous les temps ont proposée de la crèche. Une nouvelle intervention de l’Ange calme l’inquiétude des bergers et les invite à se réjouir en ce glorieux jour ; ce à quoi ils s’empressent immédiatement, mêlant leurs chants de radieux effets d’écho.
De la troisième version (H.483b), qui met en scène les bergers sur le chemin du retour alors que le jour se lève, nous avons choisi le dernier chœur tout de sérénité. La naissance de Jésus y est évoquée comme source de grâces pour nos âmes et principe du renouveau de l’image de Dieu en nous, que le péché avait tristement défigurée.
Nous donnons ci-après le déroulement et le texte des morceaux qui seront interprétés lors de la veillée de Noël à la Basilique Notre-Dame, le mercredi 24 décembre 2025 à 23h30.
MARC-ANTOINE CHARPENTIER (1643 - 1704)
Pastorale sur la Naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ
Ouverture
Première partie
Scène 1 : Que nos soupirs, Seigneur, réveillent tes bontés
Scène 2 : Il est temps Seigneur que tu paraisses
Un berger : Il est temps, Seigneur, que tu paraisses, De tes divines lois, on n’observe plus rien, Pas un seul qui fasse le bien Pas un seul qui te reconnaisse.
Tous : Le règne du péché va croissant à tes yeux, Plus l’homme vit, plus il s’égare. Fais donc pleuvoir du haut des cieux Ta justice qui le répare. Du démon triomphant, viens confondre l’effort, Affranchir la nature en ses fers prisonnière Et ramener à la lumière Tes peuples languissant dans l’ombre de la mort.
Simphonie (sic) de la Nuit
Lecteur : Ainsi parle le prophète Isaïe : « Cieux, répandez d’en haut votre rosée, et que les nuées fassent pleuvoir le juste ! Que la terre s’ouvre et que germe le salut Ainsi parle le roi David dans le psaume 72 : « Qu’il descende comme la pluie sur l’herbe, comme les ondées qui arrosent la terre ! Qu’en ses jours le juste fleurisse, avec l’abondance de la paix.
Scène 3 : Cieux, répandez votre rosée
Tous Cieux répandez votre rosée, Fondez vous divine nuée Versez le juste en ces bas lieux.Ouvre ton sein terre féconde Et conçois le sauveur du monde Pour le faire éclore à nos yeux.
Grand silence : Le verbe auteur de tout vient prendre ici naissance, que tout se taise à sa présence.
Seconde partie
Scène 4 : Dans ces lieux écartés
Bergers & bergères : Dans ces lieux écartés d’où peut venir ce bruit, Qu’elle charmante voix a frappé mon oreille, Qu’elle lumière au milieu de la nuit, Que nous promet cette merveille?
L’Ange : Pasteurs
Tous : Qu’entendons-nous ? Qu’est-ce que nous voyons Tout est en feu, fuyons, amis, fuyons!
L’Ange : Pasteurs ne craignez rien, Messager du Très-Haut Je viens pour vous apprendre La nouvelle du plus grand bien Que vous puissiez jamais attendre. Reprenez vos esprits, Pasteurs, ne craignez rien.
L’Ancien : Messager du Très-Haut Qu’avez-vous à nous dire Pouvons-nous croire qu’aujourd’hui Notre Dieu veut que son peuple respire Trouvons-nous grâce devant Lui, Messager du Très-Haut Qu’avez-vous à nous dire?
L’Ange : De l’univers entier, apprenez le bonheur. La ville de David en ce moment Voit naître un enfant, Notre maître, un Dieu, votre sauveur.
Tous : Ministre ailé du Dieu de gloire Daignez encore le répéter Nous n’en pouvons douter, Et nous n’osons le croire.
Scène 5 : De l’univers entier, apprenez le bonheur (reprise)
L’Ange : De l’univers entier apprenez le bonheur. La ville de David voit naître le sauveur, Vous le connaîtrez à ces marques Un enfant nouveau-né, de langes revêtu Et dans une crèche étendu Est ce Monarque des monarques. Allez lui rendre vos honneurs, Allez lui faire votre offrande, Et sachez que celle des cœurs Est tout ce qu’il demande.
Tous : Nous partons, nous allons Divin esprit, nous y volons, nous y volons.
Scène 6 : Heureux bergers
L’Ancien : Heureux bergers, voici le lieu Où vient de naître l’homme Dieu Revêtu de notre misère. Ainsi nous l’a marqué l’ange du Tout-Puissant, Entrons sans différer, voyons ce Dieu naissant, Et que chacun de nous, par un amour sincère, Montre de ses bontés de père, un cœur reconnaissant. Entrons sans différer, voyons ce Dieu naissant, Et que chacun de nous, par un amour sincère, Montre de ses bontés de père, un cœur reconnaissant.
Les bergers et bergères dans la crèche : Qu’il a de majesté, que d’éclat l’environne
Scène 7 : Mais qui ne serait pas touché
Bergère : Mais qui ne serait pas touché de voir celui qui donne aux rois sceptre et couronne, Logé si pauvrement, si durement couché.
Tous : Neige, glaçons, frimas, inhumaine froidure, Modérez vos rigueurs. Osez-vous attaquer l’auteur de la nature Et n’est-ce pas pour lui d’assez grandes douleurs Que de se voir chargé du crime des pécheurs
Simphonie (sic) de la Nuit
Lecteur : Ainsi nous parle saint Augustin : La Vérité, que le ciel ne peut contenir, est sortie du sein de la terre pour être déposée dans une crèche. Pour qui cette incomparable majesté est-elle descendue à de si prodigieux abaissements ? Assurément, ce n’est point pour son avantage, mais, si nous avons la foi, pour notre plus grand bien. Éveillez vous donc, ô homme. Levez-vous, vous qui dormez, et sortez d’entre les morts, et Jésus Christ vous éclairera. C’est pour vous, je le répète, qu’un Dieu s’est fait homme. Vous étiez mort pour l’éternité, s’il n’avait daigné naître dans le temps.
Scène 8 : Faisons de nos joyeux cantiques
Tous : Faisons de nos joyeux cantiques Retentir le vague des airs. Échos, répétez nos concerts Nos voix, nos flûtes rustiques Auront peut-être le bonheur de plaire Au Dieu naissant qui connaît notre cœur.
Scène 9 : Source de lumières et de grâce
Chœur des bergers : Source de lumières et de grâce Que votre main retrace Votre image en nos cœurs. Tracez-la de couleurs Que nulle nuit n’efface Formez-y des fruits et des fleurs Que nul hiver ne glace.
Scène 10 : C’est de l’homme aujourd’hui
Un berger puis tous C’est de l’homme aujourd’hui la seconde naissance Il est remis dans l’innocence Aux dépens de son propre auteur Heureuse mille fois l’offense Qui mérite un tel rédempteur.