Ce corps qui doit réssusciter
Abbé Nick Rettino-Parazelli, FSSP · 2026-10-26
Que penser de la crémation ?
« Il faut que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l’immortalité. » (1 Co 15, 53)
Nous disons souvent que notre seule certitude dans cette vie, c’est notre mort. Nous n’en connaissons ni le jour, ni le mode, mais nous savons qu’elle arrivera tôt ou tard. Pourtant, saint Paul décrit aux Corinthiens deux scénarios possibles : tout le monde ne mourra pas. Ceux qui seront déjà morts lorsque adviendra le Jugement dernier, ressusciteront ; mais ceux qui seront encore debout lors de ce jour grand et terrible ne mourront pas, mais connaîtront dans leur chair une transformation pour que le corps corruptible d’un chacun revête l’incorruptibilité.
Ce deuxième scénario ne concernera cependant qu’une infime minorité de l’humanité. Aussi est-il de peu d’utilité de le considérer en détails. Ce qui nous intéresse plus immédiatement, ce sont nos morts et, plus encore que ceux qui nous ont déjà quittés, c’est le sort de ceux qui doivent encore nous quitter qui devrait particulièrement attirer notre attention. Il y a en effet une fâcheuse pratique qui se répand en Occident, celle d’incinérer les corps de nos défunts. Que faut-il en penser ?
Assurément, la crémation coûte moins cher à la famille, elle nécessite moins d’espace dans le cimetière et on peut en certaines occasions et en certains lieux invoquer des arguments hygiénique ou social. Si cette pratique n’est plus désormais formellement interdite par l’Église, elle doit rester une exception parce qu’elle est accompagnée de dangers tant pour notre humanité que pour notre foi.
Nous brûlons du gaz pour nous chauffer et cuisiner ; nous incinérons nos ordures ménagères. Voulons-nous vraiment réduire nos proches, ou ne serait-ce que nos congénères, à cet aspect utilitaire ? La dignité de la nature humaine – animal, mais animal rationnel – exige des comportements qui expriment et respectent cette dignité, sans parler encore de l’infinie dignité qu’acquiert notre nature par le baptême, faisant de nos corps les temples du Saint-Esprit. L’utile et le pratique doivent-ils donc constituer les critères ultimes dans la gestion des restes mortels de nos disparus ?
Saint Augustin explique comment il ne faut pas mépriser les corps des défunts, dont l’esprit s’est servi saintement, comme d’organes et d’instruments, pour toutes leurs bonnes œuvres. Car si les habits et les bijoux d’un proche, et les autres objets de ce genre, sont d’autant plus chers aux descendants, que leur amour filial est plus vivant, on ne peut absolument pas dédaigner les corps eux-mêmes, unis à nous plus intimement et plus étroitement que n’importe quels vêtements. Ils ne font pas partie des ornements ou des instruments que nous nous ajoutons du dehors, mais ils font partie de la nature même de l’homme. (Cf. 4e leçon des Matines du 2 novembre.)
Plus encore, par la crémation, c’est notre processus de deuil qui s’en trouve mis à mal. La mort est la séparation du corps et de l’âme. C’est dur. La mort est aussi la soustraction d’un être à ses proches et à tout ce qu’il a pu connaître jusque-là. C’est très dur. Si en plus il faut détruire en quelques jours toute trace de cette personne que nous avons aimée, c’est trop dur. La nature a besoin de temps. Voir le corps, comprendre le changement, l’accompagner vers sa dernière demeure, avoir un lieu où le visiter qui soit plus qu’un nom gravé sur une plaque dans le jardin du souvenir.
Surtout, c’est notre foi qui peut être ébranlée par l’incinération. En tête de liste quant à la résurrection des morts au dernier jour. Dans un premier temps, on se dit que Dieu est assez puissant pour ressusciter un corps en poussière – et c’est vrai ! Mais dans un deuxième temps, on peut en venir à se dire que le corps n’a pas grande importance ; que le salut est essentiellement spirituel. Et pourquoi pas dans un troisième temps nier tout à fait la résurrection de la chair ? Ce n’est évidemment pas automatique, mais avec un peu de temps et une pratique massive autour de nous, l’idée peut faire – et d’ailleurs fait – son chemin.
Par ricochet, c’est aussi la vénération des reliques qui en pâtit, puisqu’on ne comprend plus l’intérêt de conserver les restes des saints et de prier en leur présence. On se dit – et c’est vrai – qu’on peut les prier partout. Mais petit à petit, notre religion se désincarne, alors que son originalité et son fondement, c’est l’Incarnation rédemptrice.
L’Église ne défend pas absolument la crémation, à condition que ce ne soit pas fait par négation de la résurrection des morts ou de quelque autre dogme ni par mépris de l’Église et qu’il y ait par ailleurs une cause légitime pour faire ce choix. C’est tout. Mais il est bon de rappeler qu’on se trompe rarement en faisant ce que l’Église a toujours fait et encouragé. C’est une manière de former et d’entretenir notre foi catholique. S’il est dommage de faire ce que l’on a toujours fait pour la seule raison qu’on a toujours fait ainsi, il est encore plus dommage et dommageable de calquer notre comportement sur ceux qui n’ont pas d’espérance sans se poser de question.